Henri-Joseph Dulaurens, "gueux littéraire"


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Notez l’adresse fantaisiste. En fait imprimé à Amsterdam

Je voudrais évoquer avec vous cette figure oubliée qu’est Henri-Joseph Laurent dit  Dulaurens, écrivain, pamphlétaire, philosophe, journaliste et abbé (défroqué mais non excommunié),  né en 1719 à Douai et mort en 1793 à Mayence en Allemagne. Il rentre en 1727 chez les Trinitaires de Douai et est ordonné prêtre en 1744. La Vraie origine du Géant de Douai, en vers français, suivi d’un discours sur la beauté, où l’on fait mention des belles de cette ville qu’il fait paraître en 1743 lui vaut ses premiers ennuis. Il sera exilé pendant 6 ans dans le diocèse de Poitiers. Il finit par quitter son habit d’ecclésiastique et s’installe à Paris où il vit difficilement. La parution des Jésuitiques l’entraîne en Hollande, à Amsterdam notamment. Il travaille alors pour le libraire et éditeur Marc-Michel Rey comme correcteur. Il est à cette époque journaliste et sera rédacteur de L’Observateur des spectacles. Il part ensuite à Liège où il travaille chez le libraire de Beaubers. A la suite de nouvelles publications (Imirce et La Chandelle d’Arras), poursuivi,  il se réfugie à Francfort. A la suite d’une imprudence du libraire chez qui il travaille, Dulaurens, alors âgé de 48 ans, est condamné à la prison à vie par la Chambre Ecclésiastique de Mayence en 1767. Il finit sa vie complètement fou et sa peine ne sera adoucie qu’à la fin de sa vie.

Utilisant de nombreux pseudonymes, il a publié des poèmes héroï-comiques, des essais critiques (notamment sur les jésuites) et plusieurs romans dont le plus connu est Le Compère Mathieu ou les bigarrures de l’esprit humain.

Son œuvre est restée méconnue, tronquée notamment au 18e et 19e siècle. C’est l’occasion pour Stéphan Pascau de réhabiliter cet auteur qui a marqué son siècle :

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Henri-Joseph Dulaurens (1719-1793) : réhabilitation d’une oeuvre / Stéphan Pascau. Paris : Honoré Champion, 2006. ISBN 978-2-7453-1551-9. 85 €

Cet ouvrage constitue le premier volet de la thèse de Stéphan Pascau, le 2e volume est paru lui chez l’éditeur Les Points sur les i dans la Collection des Gueux Littéraires :

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Ecrire et s’enfuir, dans l’ombre des Lumières : Henri-Joseph Dulaurens (1719-1793) / Stéphan Pascau. Paris : Les Points sur les i, 2009. ISBN 978-2-35930-002-4, 25 €

C’est une "suite analytique" selon l’éditeur, maison d’édition militante.

Pour en revenir au premier ouvrage (je n’ai pas lu le 2e) c’est l’ouvrage indispensable pour toute personne intéressée par Dulaurens et ses écrits (à emprunter en bibliothèque vu son prix). Outre des éléments biographiques, Stéphan Pascau s’intéresse aux écrits de l’auteur : les oeuvres reconnus (les ouvrages publiés sous le contrôle de l’auteur et après son arrestation), un manuscrit inachevé et non publié (Le dictionnaire de l’Esprit), les publications supposées, des attributions démenties et des textes marginaux. La dernière partie est consacrée à l’influence de notre auteur et inversement  notamment auprès de Voltaire, Diderot, Rousseau, mais aussi les suites et les identifications à son oeuvre maîtresse Le Compère Mathieu.

Il faut dire que l’on a fait porter le chapeau à Dulaurens très souvent. Voltaire en a joué qui lui attribuait certains de ses livres comme L’ingénu. Il faut noter à l’inverse une admiration de Dulaurens pour Voltaire, on lui suppose ainsi une suite à Candide, une fameuse seconde partie où notre héros reprend du service. On retrouve également des similitudes entre Le compère Mathieu et Jacques le fataliste de Diderot.

Quelques pages extraites du Balai pour notre plaisir (la version numérisée complète ci-dessous) :

début du chant 7 du Balai

début du chant 7 du Balai

Autre partie du chant 7

Autre partie du chant 7. Les notes de l’auteur sont elles aussi savoureuses !

Pour l’anecdote Dulaurens a été le premier à orthographier le mot "godemiché" de cette façon dans L’Arretin moderne. Il nous donne même une  Histoire merveilleuse et édifiante de Godemiché (personnifié) que l’on peut lire sur internet.

Les oeuvres de Dulaurens avec la date de première publication (une version plus complète se trouve dans l’ouvrage de Stéphan Pascau) :

La vraie origine du Géan de Douay suivie d’un Discours sur la beauté, 1743

Thérésiade ou le charivari de Saint Thomas, entre 170 et 1750 (non daté)

Essai sur la préférence des cadets aux aînés, Lettre à Madame de****, 1750

Mémoire pour servir à la béatification d’Abraham Chaumeix, 1759

Candide ou l’optimisme. Traduit de l’allemand de Mr le Docteur Ralph. Seconde partie, 1760

Les Jésuitiques…, 1761

Le Balai. Poëme héroi-comique en 18 chants, 1761 [disponible en ligne]

L’Observateur des spectacles, ou anecdotes théâtrales, 1763

L’Arretin moderne, 1763 [disponible en ligne]

La Chandelle d’Arras, poëme héroï-comique en 18 champs, 1765 [disponible en ligne]

Imirce, ou la Fille de la nature, 1765 [disponible en ligne]

Dictionnaire de l’Esprit, 1765

Le Compère Mathieu, ou les Bigarrures de l’esprit humain, 1766 [disponible en ligne sur Google Books et en version texte avec une intéressante introduction sur le site Pareiasaure editions ]

Les Abus dans les cérémonies et dans les Moeurs, développés par M. L***, 1767

L’Antipapisme révélé, ou les Rêves de l’antipapiste, 1767

Je suis pucelle. Histoire véritable, 1767 [disponible en ligne]

Le Porte-feuille d’un philosophe, ou mélange de pièces philosophiques, critiques, satiriques et galantes…, 1770 [disponible en ligne]

Pour en savoir plus :

Le site indispensable sur Dulaurens

Léo Mabmacien

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10 réflexions sur “Henri-Joseph Dulaurens, "gueux littéraire"

  1. Pierre dit :

    Belle évocation qui donne envie de parcourir le livre de Stephan Pascau.
    Pourquoi les œuvres originales de Dulaurens sont-elles inabordables puisqu’il semble inconnu ? Thématique recherchée (curiosa), ouvrages brulés ou tirages peu importants ? Pierre

  2. bibliomab dit :

    Il eu du succès à l’époque notamment pour le Compère (maintes fois réédité)… par contre certains de ses ouvrages sont difficiles à trouver (en particulier ceux qui n’ont pas été réédités) …A mon avis beaucoup ont été peu conservés avec le temps, peut-être à cause de la réputation de l’auteur… Ou alors ils ont été beaucoup lus et très vite abîmés et jetés… On s’y perd !! ;-))

    Léo

  3. Tout d’abord, merci à Léo Mabmacien pour ce compte rendu.
    Léo, lorsqu’on connaît ton rêve le plus fou, qui consiste donc à tomber dans une malle de vieux bouquins oubliés pour en dévorer les pages pendant des mois au détriment de ta famille exaspérée, on comprend pourquoi tu as su apprécier le long travail d’Indiana Jones qui a été le mien pour l’élaboration de cette monographie pionnière concernant cet auteur ! (Nous nous présenterons nos familles respectives, cela les occupera en attendant)

    Quant à la remarque de Pierre, qu’il sache que les ouvrages de Dulaurens ne sont pas forcément inabordables. Tout dépend de l’édition, et du (bluff du) vendeur. On peut trouver des écarts de prix allant du simple au centuple pour une même édition ancienne chez les bouquinistes, de même que l’on trouve autour de 10 ou 20 euros quelques éditions plus récentes de certains ouvrages dont le texte est parfaitement conforme à l’original (Imirce, L’arretin…).
    J’ai mis en ligne, en mode texte, plusieurs écrits complets de Dulaurens à l’adresse mentionnée. J’en prépare d’autres, en édition préfacée et annotée, qui pourraient figurer dans la fameuse et courageuse "Collection des Gueux Littéraires" à un prix abordable. Par ailleurs, Le Compère Mathieu présenté par Didier Gambert dans sa version 2000 au Paréiasaure (Poitiers) est toujours disponible.

    Bonne lecture passion,
    Stéphan

  4. bibliomab dit :

    Merci Stéphan pour ce message, ces précisions et bravo encore pour ce travail de recherche (de longue haleine et passionnant !). J’ai découvert Dulaurens dans l’anthologie de Noël Godin (Anthologie de la subversion carabinée chez La Différence) ce qui m’a donné envie d’avoir ses ouvrages et d’en savoir plus sur cet auteur.

    Bien à vous et au plaisir !

    Léo

  5. Stéphan Pascau dit :

    Il se trouve que le fameux Godin, "fou de joie " (ce sont ses termes) à l’idée qu’enfin quelqu’un produise une étude sur ce qui fut peut-être l’une de ses vies antérieures, vient de se procurer les deux bouquins et devrait en proposer un compte rendu dans un prochain Siné Hebdo. Quoique peu académique, il me semble que cette équipe rendra l’un des hommages les plus circonstanciés à notre tracassin des Lumières. (Je ne sais pas si la chantilly existait au XVIIIe siècle où l’on ne gaspillait pas les tartes mais il y avait assurément quelques têtes à les recevoir qui attiraient du moins les pamphlets.)

    Simple info confidentielle : on a imprimé "Ecrire et s’enfuir, dans l’ombre des Lumières" à peu d’exemplaires, parce que la lucidité subversive n’entre pas dans l’idéologie sociale du moment et que nous n’attendons pas plus le Médicis que le Fémina. Il s’agit donc d’un ouvrage rare…

    Bibliophilement,
    Stéphan

  6. Merci pour toutes ces précisions. Je vous souhaite, sinon un prix littéraire, au moins des éloges…

    Vous pouvez compter sur les miennes. Pierre

  7. Merci Stéphan pour cette étude dont j’ai profité déjà depuis longtemps grâce à votre gentillesse.

    Au plaisir,

    Bertrand
    Bibliomane moderne

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