Les tirages des livres anciens


Une interrogation qui me turlupine depuis longtemps (le Blog du Bibliophile a consacré un billet à cette question) et qui doit interroger tout amateur ou amatrice de livres anciens : le tirage. En effet plus on remonte dans le temps et plus les livres anciens sont rares et chers (en général) et trouver un incunable est possible mais il faut y mettre le prix.

Pourtant contrairement aux idées reçues les tirages des livres anciens étaient importants et les retirages courants.

On estime à 20 millions le nombre d’incunables (avant 1501) en occident qui ont été imprimés.

Selon le très intéressant ouvrage d’Henri-Jean Martin Histoire et pouvoirs de l’écrit les tirages des premiers incunables tournaient autour de 300 à 400 exemplaires. Le tirage augmente après pour atteindre 1200 à 1500 exemplaires (dès la fin du 15e !). Mais cela reste modeste. Il faut souligner le fait que les ouvrages sont bien souvent en latin et donc commercialisés dans plusieurs pays.  Le fameux éditeur Christophe Plantin au milieu du 16e siècle a des tirages entre 1200 et 1500 exemplaires. Les livres scolaires et liturgiques de Plantin ont un tirage un peu plus élevé (autour des 3000 exemplaires).

Les livres de théologie et d’érudition tournent longtemps autour de 800 exemplaires au 16e siècle.

Au 17e siècle les tirages sont équivalents : entre 1000 et 2000 en moyenne, ainsi le Dictionnaire de l’Académie française est tiré à 1500 exemplaires.

Ce sont bien sûr les livres sur la religion (bibles, livres d’heures) qui atteignent des tirages importants (autour des 10 000 exemplaires et plus) ainsi que la littérature de colportage et autres éditions populaires (voir la fameuse Bibliothèque bleue).

Il faut savoir que ces derniers, courants à l’époque, sont devenus rares avec le temps pour des raisons évidentes : un livre populaire ou religieux est beaucoup manipulé, on sait que l’on pourra facilement en trouver une autre édition (je pense là à nos éditions de poche), ils sont moins bien reliés (voir les ouvrages de colportage) et les aléas climatiques et humains ont fait le reste. Résultat un livre ancien d’érudition comme un texte en latin d’un auteur classique sera plus facilement disponible qu’une rare brochure du 16e !

Les livres de classes eux aussi sont imprimés à grand nombre. De même les almanachs comme les almanachs royaux ont des tirages de plus de 70 000 exemplaires au 18e.

Au 18e siècle la majorité des livres sont tirés à moins de 2 000 exemplaires. Seuls les ouvrages qui rencontrent un grand succès ont un tirage supérieur et les réimpressions sont nombreuses. Pour vous donner un ordre d’ idée L’encyclopédie de Diderot et d’Alembert est tirée à 4250 exemplaires  (édition originale). Bien sûr de nouvelles éditions seront proposées dans un format plus petit (in-4) par la suite. Seuls certains philosophes atteignent des tirages plus importants. Tel est le cas de Voltaire avec par exemple 7000 exemplaires pour son Essai sur les moeurs.

Dans tous les cas les éditeurs hésitent à réaliser de gros tirages et préfèrent être prudents en réimprimant au besoin.

D’où les nombreuses réimpressions et nouvelles éditions revues et augmentées que l’on trouve. Henri-Jean Martin dans L’Apparition du livre nous explique très bien cette frilosité des éditeurs à travers la distribution des livres.

Il explique que les commandes des libraires sont parcimonieuses, on commande quelques exemplaires d’un livre bien souvent. Il montre aussi pour le cas de la France la main-mise de quelques libraires imprimeurs sur l’édition par l’intermédiaire de leurs privilèges royaux et le problème de la censure. Main-mise  et censure qui provoquent  une explosion des contrefaçons, à l’étranger (Pays-Bas, Suisse…) et aussi en France par les libraires imprimeurs de province qui n’ont plus que les miettes. Bien souvent au 18e une nouveauté est imprimée à Paris  en tirage de luxe (in-folio avec de nombreuses illustrations…ou nombreux volumes in-12 très aérés) et achetée par quelques personnes. Ensuite la nouveauté  arrive dans une ville de province où elle est alors copiée par un imprimeur local et vendue à un prix beaucoup moins élevé. L’ouvrage est ainsi accessible à plus de monde et le libraire éditeur de province survit.

L’éditeur parisien peut également proposer plusieurs versions d’une édition : grand luxe en in-folio ou in-4 et édition plus courante en format in-12 par exemple ou in-8. Soit au même moment soit un peu plus tard.

Aujourd’hui si on compare les tirages nous nous trouvons dans la même configuration : petits tirages pour les romans, la poésie, le théâtre (autour de 2 000 exemplaires), et gros tirages pour les livres très grands publics ou les livres de classe. De même on retrouve nos éditions courantes et de « luxe » comme autrefois. Une fois le livre écoulé en grand format apparaît la version populaire en version de poche. Même si les moyens d’impression sont différents la logique est restée la même : évitez les coûts de stockage, s’adapter au public pour ne pas perdre d’argent… Bref du marketing !

Pour aller plus loin

Histoire et pouvoirs de l’écrit / Henri-Jean Martin. Paris : Albin Michel, 1994 (Bibliothèque de l’évolution de l’Humanité)

Le Commerce du livre. In L’apparition du livre / Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, p. 307-347 . Paris : Albin Michel, 1999 (Bibliothèque de l’évolution de l’Humanité)

Léo Mabmacien

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2 réflexions au sujet de « Les tirages des livres anciens »

  1. 10/10 Léo !

    Grande question en effet, que je me suis moi-même souvent posée.

    Ce qui est intéressant aussi ce serait de connaître le taux de « survivance » d’une édition en fonction des exemplaires conservés à ce jour. Une sorte de calcul statistique devrait pouvoir aider à la chose ou tout au moins approcher un résultat réaliste.

    Bonne journée,
    B.

    PS : « Livres, pouvoir et société, à Paris au XVIIe siècle. » Roger Chartier. 2 vol. Genève, Droz. 1969 ou 1999 pour le reprint. Autre excellente référence sur le sujet.

  2. Merci Bertrand pour les 2 vol de Roger Chartier…

    On trouve parfois quelques indications statistiques mais sur certains ouvrages seulement… : exemple il reste x exemplaires connus… avec un tirage de…

    Si quelqu’un a une référence à proposer ?

    Quant aux exemplaires survivants j’ai lu dans le dernier numéro du BBF (gérer le patrimoine) qui est disponible en ligne l’article d’Isabelle Westeel qui indique qu’en 2008, on estime à 36 % les collections publiques ni inventoriées ni cataloguées…

    De quoi faire de belles découvertes… et de découvrir que notre fameux unica n’est peut-être pas le seul au monde ;-)

    Bonne journée

    Léo

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