Qu’est ce qui fait la rareté des livres ?


Bonjour,

« Seule édition de ce livre de toute rareté qui manquait à presque toutes les grandes collections, inconnu de Barbier, à peine cité par Vicaire »

« Le tirage réduit de l’ouvrage de N…. explique sans doute son extrême rareté »

Citations trouvées sur un site de vente de livres anciens


En voilà une bonne question ! Qui amène de multiples réponses puisque la rareté est diverse et multiple et qu’un document commun peut devenir rare au fil du temps. Voici un extrait du Manuel du libraire, du bibliothécaire et de l’homme de lettres, ouvrage très utile aux bibliophiles, et à tous ceux qui achètent des livres / par un libraire [Pierre Chaillot]. Paris : Thoisnier-Desplaces, 1829, pages 66-67 qui vous aidera à cerner cette rareté :

« Il n’est pas toujours facile de trouver les livres qu’on désire, tel livre sera aujourd’hui très-commun , qui dans dix ou vingt-ans sera très-rare , ou peut-être dans quelques mois. Tel autre que l’on chercherait vainement en France, se trouvera facilement dans l’étranger. Un autre peut être très- commun dans les bibliothèques publiques, et être fort rare dans celles des particuliers.

Il ne faut pas confondre les ouvrages mêmes avec les éditions qu’on en a faites, car un livre peut être très-facile à trouver dans certaines éditions , et introuvable dans d’autres.

Les livres rares sont ceux, en général, dont on a tiré que très-peu d’exemplaires , ceux que l’on a supprimés avec beaucoup de rigueur et qui n’ont pas été réimprimés.

Ceux qui ont été détruits, par quelque accident funeste , par une incendie, par une inondation ou dans les guerres civiles.

Ceux dont on a imprimé qu’une partie et qui n’ont pas été achevés.

Ceux imprimés  sur « du papier beaucoup plus grand » que celui dont on s’est servi pour le reste de l’édition.

Ceux imprimés sur papier vélin.

Ceux imprimés sur du vélin, ou du satin.

Ceux qui ont été exportés à l’étranger.

Ceux qui ont été vendus à l’épicier, faute de débit.

Les pièces volantes, les brochures de circonstances , etc.

Les livres écrits en langues peu connues.

Les livres qui traitent des arts curieux.

Les livres d’antiquités, d’architecture, de sculpture, de peinture,  d’alchymie, etc.

Ces livres usuels se répandent dans les maisons où l’on cultive les arts , et sortent peu à peu du commerce de la librairie. Il y a encore à observer qu’on n’en imprime ordinairement qu’un petit nombre, et que ceux qui s’en servent les détruisent bientôt par l’usage qu’ils en font. Les éditions rares sont en général la première édition de chaque ville.

Les éditions faites sur des manuscrits anciens.

Les éditions faites chez les célèbres imprimeurs : des XVIe,  XVIIe et XVIIIe  siècles.

Les éditions imprimées avec des lettres ou des caractères particuliers et extraordinaires.

Les éditions qui ont été publiées dans l’étranger.

Les éditions qu’on n’a jamais mises en vente.

Les éditions qui ont été débitées sous différents titres. »

Léo Mabmacien


Pour aller plus loin :

DEVILLE, Etienne (1878-1944) :  De la rareté des Livres rares, servant de préface au catalogue des livres antérieurs au XIXe siècle de la Bibliothèque de M. Etienne Deville, tome premier (1904) [ consultable en ligne]

Des livres rares depuis l’invention de l’imprimerie / Sous la dir. d’Antoine Coron. Catalogue de l’exposition organisée par la Bibliothèque nationale de France du 29 avril au 26 juillet 1998. Paris : BnF, 1998. ISBN 2-7177-2044-8


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10 réflexions au sujet de « Qu’est ce qui fait la rareté des livres ? »

  1. Très intéressant, j’en discute sous avec des amis ou des clients.

    Pour moi, trois sortes de raretés. La première est lié au tirage d’origine du livre. Tel livre imprimé à 50 exemplaires, voire 100 exemplaires au XVIIIe ou au XIXe siècle devient 100 ans plus tard inévitablement rare. Pour les impressions avant ces dates, du XVe au XVIe, on sait qu’un livre courant était imprimé entre 500 et 2.500 exemplaires environ. Ce qui deux ou trois siècles plus tard font de belles raretés pour les livres originellement tirés à 500 ex. ou à moins. Impressions artisanales dans les chateaux par exemple, etc.

    Deuxième sorte de rareté, et là, peu importe le tirage. Les livres recherchés ou détruits. Ils sont rares non parce qu’il n’existe pas beaucoup d’exemplaires, ils sont rares soit parce le tirage a été partiellement ou entièrement détruit, sur ordre de la police, de l’auteur, ou autre. Rares parce qu’ils sont recherchés. C’est à dire que les exemplaires existent mais qu’ils ne se trouvent pas sur le marché parce que leur premiers acquéreurs ne les remettent pas sur le marché. Ce sont les livres que j’appèlerais « importants » ou « spéciaux ». Ce genre de livre peut d’ailleurs tout aussi bien être un livre de grande valeur (les Oiseaux de Buffon complets illustrés par Martinet dans leur version coloriée sont un livre rare sur le marché car ce sont des livres qui la plupart du temps se transmettent de générations en générations. Mais le petit livre de province sur un sujet précis, imprimé il y a 30 ans à peine, peut également devenir un livre rare car précieusement conservé. Ces livres « d’occasions » deviennent alors des livres « rares », pourtant d’assez peu de valeur.

    La troisième sorte de rareté, enfin, c’est la condition du livre tel qu’il nous arrive entre les mains. C’est à dire la reliure, la provenance et l’histoire du livre.

    Les éditions anciennes des caractères de La Bruyère ne sont pas rares, sauf peut-être la première de 1688 et la seconde la même année, qu’on voit moins que les autres. Les éditions suivantes se trouvent assez facilement. Mais allez chercher l’édition de 1696 par exemple, édition cotée, recherchée. Elle n’est pas si rare que cela. Plus rare en belle reliure en veau de l’époque bien conservée. Encore plus rare en maroquin d’époque. Encore bien plus rare en maroquin de l’époque aux armes. Immensément plus rare en maroquin aux armes d’un personnage célèbre, etc.

    On voit bien que la rareté n’est qu’échelle de valeurs qui s’empilent les unes sur les autres pour aboutir à la rareté suprême, l’unicité, valeur que le livre n’est pas en mesure de disputer par exemple aux autographes et aux oeuvres d’art, par nature, uniques. Le livre pour se justifier d’un titre de gloire éternelle doit montrer ce qu’il recèle, ce qu’il peut nous procurer comme émotion, il doit tout déballer.

    Voilà, j’ai été un peu long, mais je serais intéressé par l’avis des autres lecteurs.

    Je tenais également à dévier sur le fait qu’un livre peut être très rare mais pas recherché du tout ou très peu. Qu’a-t-on à faire d’un livre rare dont tout le monde se fiche éperdument me direz-vous ? (argument validé par bien des bibliophiles pour faire baisser le prix des livres chez les libraires…) Eh bien je ne crois qu’assez peu à cet argument. Tout comme la mode, le « Recherché » ne me convient guère. Comme j’aime faire découvrir à mes amis et à mes clients des choses inconnues, des milieux sauvages, des étendues inexplorées, je me garde souvent de mettre à moitié prix un livre moitié moins recherché qu’un autre.

    Je ne sais pas si mon explication est très convaincante mais j’espère vous avoir entraîné sur des rivages que vous n’aviez pas, de prime abord, songé à explorer…

    B.
    Bibliomane moderne

  2. Rien à redire Bertrand à votre « petite » réponse, je suis tout à fait d’accord. Reste à voir si les lecteurs donneront leurs avis :-))

    Sinon en ce qui me concerne je reste fasciné par les livres usuels (livres pratiques, de cuisine, livres religieux, almanachs) qui deviennent fort rares avec le temps (et pourtant imprimés à des milliers voir millions d’exemplaires). Et je pense souvent à mes livres de cuisine dans 200 ans ;-))
    Mais 200 ans c’est loin et je ne pourrais pas voir cela…;-))

    Léo

  3. Très bon article.
    Il y aurait effectivement beaucoup à dire sur cette notion de rareté, toute relative. En fait comment peut-on savoir combien d’exemplaires d’une édition ont survécu ? Impossible. Et de combien était le tirage ? Mystère. Voltaire a écrit que l’édition de Bâle des Lettres sur les Anglois n’avait été tirée qu’à 100 exemplaires, faut-il le croire ?. J’ai sur mes rayons un exemplaire de l’Histoire de la Sainte Chapelle par Sauveur Jérome Morand, 1790, tenu pour rare par le libraire qui me l’avait vendu, et pour cause Brunet nous dit : « ce livre est devenu rare car l’édition a été en partie détruite ». Quelle ne fut pas ma surprise, lors d’une exposition au Louvre sur la Sainte Chapelle de voir dans chacune des 7 vitrines de l’expo un exemplaire ouvert à une page différente ! Le même choc que Tintin rentrant dans la fabrique des statuettes à l’oreille cassée ! Et en ce moment une petite dizaine d’exemplaires sont en vente chez les libraires de la planète… tous reprennent la mention du Brunet !!
    Bonne soirée. T

  4. Ravi de vous voir réagir ici Textor ! A mon avis il faut se méfier de Voltaire, c’est un malin… et de Brunet aussi… Pour y remédier une seule méthode : la recherche dans les catalogues de bibliothèques, de ventes… ;-))

    Bien cordialement
    Léo

  5. Un autre exemple dont je viens de constater le peu de vraisemblance. La seconde partie de l’ouvrage anonyme de Mirabeau, Des Lettres de cachet et des prisons d’état, Hambourg, 1782, 2 parties in-8.

    On lit presque partout que la seconde partie a été saisie et détruite sur ordre par la police.

    On peut en douter vue la fréquence avec laquelle j’ai pu retrouver cette deuxième partie, presque toujours reliée à la suite de la première en 1 volume.

    Pourquoi cette légende alors ? D’où part-elle ? Qui sert-elle ? Mirabeau a-t-il lancé cette rumeur à l’époque pour faire vendre son ouvrage dans toutes les cours de l’Europe ? On peut s’interroger sur ces livres soit disants détruits et qui pourtant sont catalogués à des dizaines d’exemplaires dans les fonds publics et tout autant chez les collectionneurs.

    Bonne semaine,
    B.

  6. La rareté peut se créer de toute pièce. Je pense aussi que nos bibliographes du 19e n’avaient pas accès facilement aux catalogues des bibliothèques maintenant présents sur Internet ni assisté à l’explosion des bases de données spécialisées.
    Cette rareté me fait penser à Alberto Manguel qui a eu la surprise un jour à la BNF d’obtenir un livre jamais coupé et qui n’avait jamais été demandé en consultation depuis plus de 150 ans. Il en concluait que tout livre avait son lecteur potentiel…. même futur… Une autre notion de rareté ;-))…
    Léo

  7. « On lit presque partout que la seconde partie a été saisie et détruite sur ordre par la police. »

    Presque partout? Où exactement? Depuis quand? Quel ordre, quelle police?

  8. Dans les notices de libraires Martin, de grands libraires même.
    Je ne sais pas à quel texte d’histoire ils se réfèrent. J’essaierai dans savoir plus sur cette histoire.

    B.

  9. la notion de rareté est une folie du bibliophile qui n’est pas sans dangers. Il n’ y a souvent que le plaisir de posséder un livre introuvable. L’ennuie, c’est que le rare n’est pas toujours le beau. Pour parler curiosa, domaine que je connais un peu, » l’idylle printanière » n’ est pas un livre rare, (500 ex.) mais un merveilleux portefolio. L’E.O. de « l’école des biches » est un texte de toute rareté, mais sans le moindre intérêt littéraire. Pourtant le second vaut plus cher que le premier.

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