Inconnu à la Bnf ?


 

« Inconnu à la BNF » : cela en fait-il un livre rare ?

Qui n’a pas lu sur un catalogue de vente les indications suivantes ?

« Seul exemplaire au CCFr !

Très rare

Inconnu à la BNF

Manque à la BNF

Semble manquer à la BNF »

Il n’est pas rare de trouver ces informations qui sont bien sûr à ne pas prendre à la légère. Le libraire apporte ici une information de rareté (ou non) et de localisation, dans un but informatif mais surtout commercial. Ces indications permettent en effet à celui-ci de proposer un exemplaire en vente à un prix très confortable… Mais ces indications sont-elles justes ? Le libraire n’en fait-il pas un peu trop ? A l’aide de quelques exemples de notices trouvées sur le site Livre Rare Book.com nous allons vérifier tout cela.

Premier exemple :

MOLITOR, Ulrich.‎

Tractatus de lamiis et pythonicis, autore Ulrico Molitore Constantiensi, ad Sigismundum Archiducem Austriae , anno 1489.‎ Parisiis, Apud Aegidium Corrozet, 1561

L’ouvrage dépasse les 2000 € à la vente. Fichtre !  Le vendeur nous signale que son ouvrage est un « rarissime traité de sorcellerie, seulement 2 exemplaires au CCFr : un à la bibliothèque de Nantes et un à la bibliothèque d’Amiens. Manque à la BnF. A notre connaissance un seul exemplaire est passé en vente publique ces 25 dernières années ».

Procédons aux vérifications de ce vénérable traité rarissime… Dans le Catalogue Collectif de France  (toutes les adresses internet citées ici sont mentionnées à la fin de l’article) on trouve les localisations suivantes pour cet ouvrage et cette année d’édition : Amiens, Nantes, Dijon, Caen, Aix-en-Provence, Rouen. Cela fait un peu plus de 2 il me semble. Autre surprise de taille on découvre que  la BNF possède 4 exemplaires de ce charmant document. Dans WorldCat on trouve également une bonne dizaine de localisations. J’arrête là…

Deuxième exemple :

L’éducation du jeune comte D. B. ***, ses amours avec Emilie de T*** et ses voyages selon ses propres mémoires. Où sont recueillis grand nombre d’Histoires Anecdotes modernes, & des Recherches & Découvertes d’Antiquités très curieuses, accompagnées de plus de cent Estampes des plus beaux Monumens de Rome. Nouvelle édition, augmentée d’Observations nouvelles sur les Ouvrages de Peinture, de Sculpture & d’Architecture, qui se voyent dans cette Capitale du Monde – à la suite: Observations nouvelles sur les Ouvrages de Peinture, de Sculpture et d’Architecture, qui se voyent à Rome, & aux Environs par M. De Raguenet, pour servir de suite aux mémoires des voyages et recherches du comte de B*** à Rome. A Londres, chez Moyse Chastel, 1765‎

‎Le libraire nous précise que « cet ouvrage est rare (aucun ex. à la BNF, ni en vente sur le marché actuellement, à notre connaissance). » Une petite recherche dans la base WorldCat nous donne un exemplaire à la BNF en version papier qui plus est a été microfiché et numérisé… ;-))) Sinon l’INHA possède 1 exemplaire (2 volumes sur trois), la Yale University Library (USA) un exemplaire tout comme la UCLA Library (USA), la National Library of Sweden (Suède), la Bayerische Staatsbibliothek (Allemagne)… L’ouvrage est certes rare mais à plus de 1500 € l’achat on aurait aimé moins d’inexactitudes…

Troisième exemple :

BARBIER (Hippolyte) Abbé‎

Entretiens sur la morale évangélique. Œuvres posthumes. avec une notice biographique et portrait.‎ Paris, Appert, 1864

Le libraire nous affirme que l’ouvrage est un « Très bon exemplaire, rare, inconnu à Bnf ». Le tout pour 200 €.

Un exemplaire est pourtant disponible à la Bibliothèque de la Société de Port-Royal et mieux encore la BNF en propose une version papier (site Tolbiac et Arsenal), une version microfichée et numérisée ! Rien qu’en cherchant dans le CCFr…

Quatrième exemple :

Recette : prendre une édition d’une oeuvre archi-connue et très souvent rééditée… L’auteur est bien sûr très connu. Voici un exemple avec une oeuvre oubliée aujourd’hui de Voltaire :

VOLTAIRE‎

La Henriade, poëme ; avec la dissertation sur la mort de Henri IV.‎ Paris, Crapart, Caille et Ravier, an XII – 1804.

Le libraire précise :  » Inconnu à Bengesco et au catalogue « L’oeuvre imprimée de Voltaire à la B.N. ». Un seul exemplaire au Catalogue Collectif de France (B.M. de Nancy), manque à la BnF et à Oclc. » Le prix de vente est de 180 €

Je n’ai pas vérifié dans le Bengesco (Voltaire : bibliographie de ses oeuvres / Georges Bengesco) pour cette édition, ni dans « L’oeuvre imprimée » mais dans Worldcat (c’est à dire le catalogue collectif de l’OCLC). Je trouve 8 localisations aux Etats-Unis et une au Canada et juste pour une seule notice…

Effectivement la BNF ne possède pas cette édition mais en faisant juste une recherche avec « Henriade voltaire » on tombe sur 399 notices dont 229 éditions antérieures à 1811 ! La recherche dans le CCFr est bonne mais pas dans WorldCat.

« Last but not least » :

Enfin intéressons-nous à ce léger mémoire (46 pages, format in-4) dans son cartonnage moderne proposé à 1000 € :

Mémoire sur l’Entretien des Routes Commerciales du Royaume, présenté à l’Assemblée Nationale, Par le Sieur Mahuet, ancien Régisseur général des Messageries.‎ A Paris,  de l’Imprimerie de Moutard, 1790

‎ »Edition originale très rare. Quérard, V, 435 ; inconnu des bibliographies spécialisées (INED, Kress, Einaudi, Stourm, Weulersse, Reverdy) ; manque à la BNF ; 1 exemplaire répertorié au C.C.Fr. (Bibliothèque Municipale de Nantes). »

L’ouvrage est bien manquant à la BNF et présent à Nantes. Je n’ai pas regardé dans les bibliographies mentionnées mais je suis allé directement sur le KVK, métacatalogue en ligne. Je trouve ainsi un exemplaire à la Bayerische Staatsbibliothek en Allemagne, un à Berlin et un autre à la Bibliothèque universitaire de Göttingen. On trouve aux Etats-Unis plus de 20 localisations. On le trouve microfilmé notamment en Australie et il a été numérisé par Thomson Gale en 2005 (fournisseur de bases de données payantes).

On tombe ici dans les limites bien françaises de la recherche, le libraire se contentant des « prestigieux » « manque à la BNF » et « un exemplaire au CCFr » avec un « Edition originale très rare ». Enfin si cela ne suffisait pas un « inconnu des bibliographies spécialisées ». C’est dit !

Rajoutons que ce mémoire n’a pas de grande valeur à part documentaire, ne méritant pas ce prix si élevé… Cela fait cher la page, de plus dans un cartonnage moderne…

Quelques constatations ressortent donc de ces exemples :

– une mauvaise recherche dans les catalogues en ligne

– une volonté délibérée de tromper l’acheteur potentiel (attention ce n’est qu’une interrogation de ma part) ?

– le manque de recherche dans les catalogues étrangers

– le « super-réservoir » de la BNF censée détenir toutes les éditions de tous les temps et même plus… Alors si la BNF ne possède pas cette 3e édition de Tartempion et que vous pouvez l’avoir, vous, à un prix un peu cher certes, mais cela vaut le coup non ?

– l’emploi abusif du mot « rare » et de ses succédanés.

– une petite indulgence quand même : des versements réguliers sont faits dans les bases de données bibliographiques comme le CCFr qui rappelons le ne contient pas tous les documents, ni toutes les bibliothèques de France et de Navarre. La consultation de nombreux catalogues (sans oublier les archives départementales, nationales…), de bibliographies papier ou en ligne et une bonne perspicacité permettent seuls de connaître la rareté ou non d’un document.

Attention donc aux descriptions, pensez à vérifier par vous-même ce qui est affirmé à moins d’être sûr du libraire.

Pour les accros à « Manque à la BNF » je les invite à aller voir les « oubliés de la BNF » proposés par le site de vente en ligne Abebooks ;-))

Sites utilisés :

Livre Rare Book

http://www.livre-rare-book.com/

CCFr (Catalogue Collectif de France)

http://ccfr.bnf.fr/

BNF (Bibliothèque Nationale de France)

http://www.bnf.fr/

WorldCat

http://www.worldcat.org/

KVK (Karlsruher Virtueller Katalog)

http://www.ubka.uni-karlsruhe.de/kvk.html/

Léo Mabmacien

16 réflexions au sujet de « Inconnu à la Bnf ? »

  1. Belle enquête !

    A vous stresser un libraire !!

    Je viens de faire un recherché sur « inconnu » dans mon catalogue en ligne et, ouf, heureusement, rien de tout ça !!

    Je vais pouvoir aller dormir tranquille ;-))

    B.

  2. Bonsoir, sujet très intéressant. J’ai eu quelques exemplaires non référencés à la Bnf entre les mains, et nombres d’autres non référencés à Harvard, Yale et BL, lorsque j’étais en stage chez Maggs. Je dis « non référencé » car il faut se méfier des bases de données en ligne, dire qu’il est inconnu dans telle ou telle institution c’est en faire un peu trop…. En tant que vendeur je considère qu’un livre non référencé à la Bnf c’est un plus, ça ajoute en rareté mais ça ne fait pas forcément une perle rare. J’ai localisé je crois 2 ou 3 exemplaires dans le monde des Elegantiae d’Alde Manuce, Paris, Eustache, 1613. J’ai fait de nombreuses recherches ( à recommencer puisque je n’ai plus les chiffres exacts…) donc on peut dire que c’est un livre rarissime, mais qui n’intéressera pas grand monde. Je ne sais plus quel libraire parisien (aidez-moi) disait qu’un livre rare est un livre que n’avait connu son père (très grand libraire lui aussi) Tout cela reste très subjectif et heureusement n’est-ce pas?

  3. Pas automatiquement une mauvaise recherche, de toute manière. 2 exemplaires dans le CcFr ou le KVK hier, 5 aujourd’hui, combien demain?
    Pour ma part, je n’en parle plus. Ou très rarement.
    Par contre, attention avec OCLC. D’abord, on doit utiliser la version « payante » (facile), après on doit vérifier. Il y a un très grand nombre de « faux positifs ».

  4. @ Bertrand : je suis rassuré ;-))
    @ Sebastien : effectivement cela reste objectif et mouvant, c’est bien…. Aucune idée pour la phrase du libraire parisien…
    @ Martin : plus intéressant que les catalogues de bibliothèques je trouve c’est de donner les références trouvées dans des bibliographies, des répertoires, bref sur l’histoire du livre que l’on désire acheter… Le catalogue d’OCLC (Worldcat) est disponible gratuitement : je ne connais pas de version payante ? Les « faux positifs » ? Eclairez-moi Martin !

    Léo

  5. Ce qui est rare est cher.

    De qui est bon marché est rare.

    Donc, ne pas utiliser le mot rare dans les notices bibliographiques…

    Je vous soupçonne, Léo, de vouloir irriter certains libraires. C’est pas bien ! Pour moi qui n’utilise jamais le mot rare, je dois reconnaitre qu’un exemplaire présent dans 5 bibliothèques américaines est suffisamment inaccessible pour qu’on puisse lui donner un qualificatif de singularité.

    Petit récapitulatif des commentaires sur les blogues, ces derniers temps :

    – On ne doit pas utiliser le qualificatif  » Beau, Bel  » (exemplaire)
    – On ne doit pas écrire  » rare  »
    – On doit s’abstenir de mettre un prix s’il est élevé
    – On ne doit pas minimiser l’état des coiffes, des épidermures et des rousseurs
    – On ne doit pas mettre le mot prestigieux devant ex-libris

    On fait quoi alors ? Peut -ton utiliser des litotes ? Peu fréquent ; Peu abordable ; pas trop laid…

    Léo, vous nous mettez la pression ;-)). Pierre

  6. Il y a des livres pour lesquels j’ai envie d’écrire :

    « Ne l’achetez pas ! il est trop beau, laissez-moi le un peu ! »

    d’autres, moins souvent, je dirais, si je ne devais pas nourrir ma famille :

    « Ne l’achetez pas ! il est rare, certes, mais vraiment pas très beau ! »

    et enfin, ce que j’écris, je l’écris comme pour moi. Donc mentir serait me trahir moi-même dans mes choix. Je choisis avec précision les exemplaires que je propose, et cela me permet de toujours être fier de ce que je propose à mes clients.

    Évidemment quand on se transforme en usine… c’est une autre histoire. Loin de moi cette idée.

    Sujet très intéressant en tous les cas, et bien amené.
    Pierre Berès écrivait en guise de préface à l’un de ses catalogues, qu’il ne donnait pas les références bibliographiques qui alourdissait la fiche et de toute façon n’intéressait que de très rares bibliophiles, la plupart pouvant, de toute façon, se renseigner par eux-mêmes.

    Je suis assez d’accord avec Pierrot !

    B.

  7. Ce qui me rappelle « l’atelier parfaitement identifié par Oldham » mais impossible à nommer…

  8. Pour en revenir à la question de Léo: Ce que j’appelle des « faux positifs » sont des résultats qu’on trouve très souvent dans Worldcat, des livres qu’on ne trouve pas dans le catalogue des bibliothèques indiquées.
    L’accès à OCLC firstsearch est réservé aux biblothèques abonnées et on y trouve souvent des exemplaires (et informations) supplémentaires.
    Une recherche dans Worldcat via le KVK produit infailliblement un résultat négatif si vous indiquez la date, par ailleurs. Bien sûr que cela peut changer d’un jour à l’autre, comme tout sur la toile.

  9. @ Bertrand : J’aime bien avoir les références bibliographiques… mais il est vrai que cela enlève le plaisir de la recherche… ;-))
    @ Pierre :  » s’abstenir de mettre un prix s’il est élevé »… J’adore… Très chic et plein de promesses… ;-))
    « Irriter certains libraires » : pas du tout :-)))
    « pas à la BNF ou chez Tartempion » : à utiliser avec retenue… je préfère de loin les références bibliographiques.. un régal…

    Bien à vous
    Léo

  10. Il faut aussi prendre en compte les erreurs de transcription dans les titres et les noms d’auteur. Le catalogue de la BMG regorge d’erreurs de ce type, probablement parce que les personnes en charge de la transcription n’étaient familières ni de l’écriture ancienne ni du sujet qu’elles traitaient.

    Quelques exemples.
    Lorsque le titre dans le catalogue numérique est « La Nécrologie divise », il faut évidemment comprendre « La Nécrologie dioise ». De même, Auguste Boissier n’a pas écrit une livre en patois de Rio, mais de Dio (Die en patois). Je ne parle pas d’Antoine Rambaud qui devient Antoine Bombaud. Dernier exemple que je trouve savoureux : « le catalogue des livres précieux et rares » de Genard devient « le catalogues des livres précieux et roses ». Ainsi vient d’être créée une nouvelle catégorie bibliophilique !

    L’expérience prouve que dans le CCFr et la BNF, il faut faire la recherche par plusieurs critères, pour être sûr de l’absence. Il reste néanmoins qu’il y a beaucoup d’ouvrages absents de la BNF.

    Jean-Marc

  11. Très bonne remarque Jean-Marc : faire sa recherche selon plusieurs critères… les fautes ne sont pas rares effectivement…

    Léo

  12. Excellente démonstration. Effectivement, cela fait froid dans le dos du libraire. Personnellement, j’ai toujours rechigné à faire état des catalogues bien que la proposition de Sébastien soit à retenir.

    Je crois que si un jour je dois exprimer la rareté d’un ouvrage, j’écrirai : « non référencé dans les catalogues informatisés des bibliothèques en ligne aujourd’hui 2 mars 2010 à 12h40» et j’ajouterai « sans certitude toutefois » :)

  13. [« non référencé dans les catalogues informatisés des bibliothèques en ligne aujourd’hui 2 mars 2010 à 12h40» et j’ajouterai « sans certitude toutefois »]

    pas mal : je propose également « recherche non contractuelle » ;-)))

    Léo

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