Une petite dédicace : hommages dans le livre ancien


L’histoire ancienne de Rollin dédicacée au duc de Chartres. Remarquez la vignette aux armes du duc.

« Une dédicace est une épître ou simple inscription placée par un auteur en tête ou à la fin d’un livre, pour mettre son œuvre sous le patronage d’une personne illustre ou influente, ou pour témoigner de ses sentiments de gratitude ou d’amitié, ou enfin, à certaines époques, pour en tirer profit. » Cet extrait de l’encyclopédie Wikipédia résume bien la dédicace, dédiée à une personne (qui peut être aussi une personne morale et que l’on nomme le dédicataire). Il ne faut pas la confondre avec l’envoi qui est un hommage manuscrit d’un auteur sur son œuvre. Son usage est ancien puisqu’il remonte à l’antiquité romaine. Elle désignait alors la personne qui avait permis la réalisation de l’œuvre, inspirateur ou financier.

En France sous l’Ancien Régime c’est surtout une question d’argent : en échange d’une aide financière l’auteur dédiait son livre au généreux donateur et ne manquait pas de vanter son rôle et ses qualités (épître dédicatoire). Cette pratique de la dédicace payée s’étend du 16e au 18e siècle. Le dédicataire est un personnage important voire illustre : roi, ministre, duc, prince… Les parodies, les critiques n’ont bien sûr pas manqués de se développer (lisez celle de Scarron, c’est un délice).

La dédicace pouvait aussi prendre la forme d’un exemplaire luxueux, calligraphié (unique donc) remis au bienfaiteur en plus de la dédicace sur les exemplaires courants.

Outre l’aspect financier la dédicace permettait aussi de légitimer un texte, de le placer le cas échéant sous la protection d’un haut personnage et aussi d’inciter le public à le lire… A la fin du 18e siècle, son usage se réduit du fait de l’assouplissement des conditions de publication. La dédicace devient plus simple et dédiée à l’inspirateur plutôt qu’aux bonnes grâces d’un financier ou protecteur.

Aujourd’hui la dédicace est encore utilisée mais le plus souvent sous une forme brève, l’oeuvre étant dédiée à l’inspirateur ou inspiratrice  (« à ma mère »). Pour certains ouvrages universitaires comme les mélanges, elle peut atteindre plusieurs pages et porte reconnaissance du travail accompli dans son domaine par le chercheur. L’aide financière (par exemple une bourse d’écriture du CNL) fera l’objet plutôt de remerciements. Il ne faut pas oublier la dédicace manuscrite qui est pratiquée lors de manifestations (salons du livre…), toujours « vivante » et pouvant faire l’objet de longues heures d’attentes.

La dédicace peut prendre différentes formes : dédicace hommage, économique, condamnation, aux pairs, remerciements… (voir l’ouvrage de Lysiane Bousquet-Verbeke dans les sources).

Elle est placée en tête de l’oeuvre, après le titre. Un bandeau ou une belle vignette introduit la dédicace, la vignette représentant bien souvent les armes du dédicataire comme pour l’exemple ici du duc de Chartres. Elle se fera plus simple au 18e et au 19e au niveau de l’ornementation et de la longueur…

Une belle lettrine introduit le texte (elle peut être la seule de l’ouvrage). Le tout se termine par une formule de politesse (votre dévoué, l’humble M…. X).

rollin belles lettres
Encore Rollin dédicaçant sa Manière d’étudier et d’enseigner les Belles lettres à Monseigneur le recteur de l’Université de Paris et à l’Université mère des sciences.

La vignette est intéressante : elle représente une bibliothèque avec au centre les armes de l’Université de Paris.

Lettres d’Emerance à Lucie par Madame Leprince de Beaumont, écrivain moraliste. Epitre à une certaine Madame D.E.S.J.D.P., qui fut sa protectrice…
Conduite pour passer saintement les fêtes, dédicace à Marie-Anne de Savoye, qui finit tragiquement sa vie
Octave Mirbeau : Le Jardin des supplices
Octave Mirbeau en préambule au Jardin des supplices (1899)

Quelques dédicaces trouvées sur Google Books (cliquez sur l’image pour lire la suite) :

Molière

Chénier

Corneille à Richelieu

Petitot

Boisminon

Dulaurens (évidemment ;-))

etc… etc….

Je vous invite à lire les deux volumes du Recueil de préfaces de romans du 18e siècle réunies par Christian Angelet et Jean Herman sous l’égide de la Société Française d’étude du 18e siècle. Une publication de l’Université de Saint-Etienne et de celle de Louvain. Vous y trouverez parmi les préfaces de nombreuses épîtres… Très intéressant.


Sources :

Dictionnaire encyclopédique du livre. Tome 1, A-D. Paris : Editions du Cercle de la Librairie, 2002. ISBN 2-7654-0841-6

L’âge d’or du mécénat (1598-1661) : actes du colloque international CNRS (mars 1983) : le mécénat en Europe et particulièrement en France avant Colbert. Paris : Editions du CNRS, 1985. ISBN 2-222-03494-9

Les dédicaces : du fait littéraire au fait sociologique / Lysiane Bousquet-Verbeke. Paris : L’Harmattan, 2004. ISBN 2-7475-6577-7

Le livre en trompe l’oeil ou le jeu de la dédicace : Montaigne, Scarron, Diderot / Lorraine Piroux. Paris : Kimé, 1998. ISBN 2-84174-126-5

L’envoi d’auteur, dédicace d’exemplaire : conférence prononcée le 13 juin 2000 en l’auditorium de l’Institut de France / Jean Viardot ; à l’invitation des Amis des Nouvelles du livre ancien. Bulletin du bibliophile, 2002, n°2

Léo Mabmacien

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3 réflexions au sujet de « Une petite dédicace : hommages dans le livre ancien »

  1. Merci Pierre ! Toujours d’excellents articles sur votre blog, c’est un plaisir :-))

    Léo

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