Réflexion : bibliographie, bibliophile et sociétés de bibliophiles


Sceau de la Société des Bibliophiles Normands

« Si la culture de la bibliographie est ainsi négligée, si cette science embryonnaire occupe une si petite place dans le vaste ensemble de nos sciences, on ne sera plus étonné qu’au point de vue théorique elle ait fait si peu de progrès.

Voudrait-on par un autre chemin, prendre une idée de l’état mesquin dans lequel doit se trouver la culture bibliographique dans notre pays, l’on s’informera de ce que l’on entend par bibliophile et de ce que sont nos sociétés de bibliophiles.

Le bibliophile est un homme qui aime les livres ; mais comme il y a plusieurs espèces de livres et aussi plusieurs manières de les aimer, il est advenu que le bibliophile pur sang s’attache à l’espèce la plus bizarre et la moins utile, et qu’il l’aime de la manière la plus mesquine ; ses plus beaux sujets sont des plaquettes ridicules, son amour est devenu manie ; son grand art consiste à mesurer des marges, à compter des témoins, à vérifier des registres et des signatures, quant à la substance littéraire du livre il n’en prend aucun souci.

Si la chose en valait la peine on pourrait dans un livre ad hoc relever et signaler toutes les supercheries dont les anciens imprimeurs et libraires, gens très ignorants quelquefois, mais toujours avides de lucre, se sont rendus coupables, et l’on verrait à quelles bévues extravagantes et ruineuses se laissent bien souvent aller dans les ventes aux enchères, ces amateurs acharnés de vieilleries et de plaquettes.

Nos sociétés bibliographiques ne sauraient présenter un spectacle plus consolant, car elles sont généralement composées de bibliophiles et non de bibliographes : les bibliophiles sont trop souvent de simples amateurs, les bibliographes sont toujours des travailleurs, malheureusement ceux-ci sont ordinairement maltraités par la fortune, tandis que les premiers sont presque toujours opulents ; c’est pour cela que la sotte manie des plaquettes, des petits livres bizarres et peu communs, des pamphlets, des mystères et enfin de toutes les feuilles qu’on vendait jadis au coin des rues pour six deniers est très cultivée, tandis que la science des livres utiles n’est ni cultivée ni même enseignée.

Cette infériorité de la connaissance des livres utiles à l’égard de celle des livres curieux et rares, frappait déjà les yeux de l’abbé Ameilhon, en 1799; depuis cette époque, l’état des choses sous ce rapport n’a pas changé.

Les sociétés de bibliophiles se composent ordinairement d’un petit nombre de membres et nous devons nous en féliciter; elles se privent sans difficulté d’un organe hebdomadaire ou mensuel, car elles sont peu travailleuses, attendu qu’elles se composent comme nous venons de le dire, de bibliophiles et non de bibliographes ; cependant pour n’être pas des sociétés tout-à-fait nominales, elles ont adopté la mesure de publier quelques opuscules, tantôt au nom de la société tout entière, tantôt sous forme de cotisation bibliographique annuelle à laquelle tous les membres sont successivement imposés.

Telle est du moins la marche qu’a suivie notre Société des bibliophiles français à laquelle nous devons plusieurs volumes.

L’on pensera peut-être qu’en qualité de Société de bibliophiles elle a publié quelques ouvrages de bibliographie, on se tromperait étrangement, ou que tout au moins elle a mis au jour quelques livres utiles sous le rapport scientifique, littéraire ou moral et que ces livres ont été répandus dans le public : nouvelle erreur, ses volumes se composent de petites pièces détachées, quelques-unes ne sont pas sans intérêt, mais pour ne pas faire de ces bijoux quelque chose de trop répandu, la Société ne les a fait tirer qu’à vingt-six, vingt-huit ou trente exemplaires suivant le nombre de ses membres; M. Brunet dit dans Bon Manuel, t. m, p. 340-41, que c’est ce tirage à petit nombre qui donne de l’importance à la collection, mais nous pensons au contraire que c’est précisément parce que ces pièces détachées n’ont qu’une très minime importance, qu’on ne les a tirées qu’à très petit nombre. Plusieurs de ces pièces sont des productions bizarres des derniers siècles du moyen âge, elles n’ont de curieux que leur bizarrerie et leur rareté, sous tout autre rapport elles sont de la plus complète inutilité.

La Société des bibliophiles croirait-elle en effet avoir enrichi la république des lettres, en publiant « Li gieu de Robin et de Marion (t. n). » — ■• Les chansons des rues sur le retour de Louis XV« (t. iv).» —« Li jus A’dan (t. vi). » — « Le mistere de saint Christofle ( 1831 ), » que la Société a eu soin de faire réimprimer en caractères gothiques afin que personne ne pût le lire, etc., etc.

Notre Société de bibliophiles français va plus loin que bien d’autres, elle joue un rôle de bibliotaphe ; un article de ses statuts porte que lorsqu’un de ses volumes paraîtra dans une vente publique, la Société le disputera mordicus aux enchérisseurs jusqu’à concurrence de 100 francs le volume.

Peste ! voilà des gens qui sont terriblement jaloux que l’on possède quelque chose de ce qu’ils font imprimer.

En vérité, dans de pareilles mains la bibliographie ne pouvait faire aucun progrès, aussi n’en a-t-elle point fait de ce côté, ceux dont elle peut se glorifier, elle les doit à des travailleurs isolés, à quelques libraires instruits et patients, à quelques bibliographes zélés.

J. F. M. Albert

Extrait de Recherches sur les principes fondamentaux de la classification bibliographique / J. F. M. Albert. Paris : chez l’auteur, 1847 [en ligne]

Léo Mabmacien (qui n’a fait là que de la mise en page et un peu de recherche, en écho aux récentes discussions sur le blog de Bertrand et d’Hugues).

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8 réflexions au sujet de « Réflexion : bibliographie, bibliophile et sociétés de bibliophiles »

  1. Diable ! on peut en déduire que Mr Albert ne faisait pas partie d’une société de Bibliophiles…
    il est tout de même un peu partial, non ? en parlant de sociétés de bibliophiles, et en déplorant que ce ne soient pas des sociétés de bibliographes.
    Heureusement, les publications de ces sociétés ne se sont pas limitées aux exemples cités ; de très grands livres (collectionnés par les bibliophiles d’aujourd’hui) ont été publiés grâce à ces sociétés, qui ont notamment beaucoup fait (et continuent, il en reste en activité) pour les illustrateurs.

  2. Tout à fait d’accord mais je pense qu’Albert regrette que le travail du bibliographe ne soit pas pris en compte suffisamment. Faudra que je creuse un peu les sociétés de Bibliophiles !

    Léo

  3. « Ces sociétés sont peu travailleuses, attendu qu’elles se composent comme nous venons de le dire, de bibliophiles et non de bibliographes ». C’est un peu vrai, tout de même… Il y a chez le bibliophile un côté contemplatif, un penchant esthétique qui lui fait privilégier le visuel sur le fond.

    La bibliographie est une science. La bibliophilie un plaisir qui peut même rester dilettante… Pierre

  4. Ce Mr Albert est un observateur cruel mais juste. Je m’efforce toujours de lire un petit peu du texte avant de me précipiter sur le double décimètre pour mesurer la marge !!
    Mais là où je ne le suis pas bien c’est dans sa distinction entre les besogneux et les contemplatifs. La frontière entre les 2 catégories ne m’apparaît pas clairement. Il faut examiner longuement un ouvrage pour y découvrir parfois ce que les bibliographes n’ont pas encore vu, c’est un vrai travail qui demande patience et opiniâtreté !
    Textor

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