Classements et classifications des livres anciens (partie 1/2)


signalétique
signalétique du 18e siècle

Quand on arrive à constituer une collection importante de livres se pose nécessairement la question du classement, de mettre dans un certain ordre ses livres pour une bonne et simple raison : les retrouver facilement. Nous allons donc voir ensemble les différents classements possibles qui prévalent depuis le Moyen Age en occident, appliqués bien sûr aux livres anciens et de là, élargir notre propos aux classifications qui en découlent et qui feront l’objet d’un deuxième article.

PS : nous nous limitons aux documents imprimés, au monde occidental et à la France et bien sûr au monde des bibliothèques.

Classement et classification

Avant tout il s’agit de bien distinguer la classification du classement : la classification est un « langage documentaire fondé sur la représentation structurée d’un ou plusieurs domaines de la connaissance en classes et dans lequel les notions et leurs relations sont représentées par les indices d’une notation » (Source : Le métier de bibliothécaire).

Une classification organise donc les connaissances alors que le classement est « l’ordre dans lequel les documents sont rangés physiquement » (Source : Le métier de bibliothécaire).

Autre rappel important : il n’existe jamais un seul classement mais plusieurs classements qui coexistent dans toute bibliothèque.

Un peu de classement

Sans remonter au temps des romains et des grecs voici la vision d’une bibliothèque de communauté au Moyen Age :

Les usuels sont attachés au pupitre par une chaîne. Les autres ouvrages sont dans  une armoire ou un coffre fermé à clé. Les rouleaux « étaient conservés dans des boîtes à rouleaux en bois…, avec des étiquettes…, ou dans des rayonnages avec leurs marques apparentes (index ou titulus), de façon à faciliter leur identification. Les codices étaient rangés à plat sur des étagères fabriquées à cet usage » nous rapporte Alberto Manguel dans Une histoire de la lecture.

Les bibliothèques monastiques se distinguent par une grande variété de classements selon le lieu de destination du document, de son utilité dans celui-ci : enseignement, étude, pratiques liturgiques…

Les ouvrages les plus précieux se retrouvent avec le Trésor de l’Eglise. Sinon une simple armoire ou une niche suffit. Pas de classement véritablement donc mais une disposition par usage.

Pour les plus importantes un classement alphabétique se fait jour. Pour le particulier détenteur de quelques dizaines de volumes le classement ne se pose guère.

L’augmentation de la production allait bouleverser ces schémas et entraîner l’idée de classification, de structuration des connaissances et non plus un simple rangement, s’avérant insuffisant.

Voici les principaux classements envisageables (qui peuvent se combiner entre eux bien sûr) :

– par format (in-folio, in-12…)

– par ordre d’entrée (1,2,3…)

– par ordre alphabétique d’auteur

– par ordre alphabétique de titre

– par matières ou sujets (classement systématique)

– par ordre chronologique

– par ordre géographique

– par langues

etc…

Les classements sont utilisés différemment selon les types de bibliothèques :

– bibliothèque personnelle (suggestif selon la personne)

– bibliothèque de conservation (accès indirect : classement par format, ordre d’arrivée, classement du Manuel du libraire et de l’amateur de livres de Brunet, classement de Nicolas Clément)

– bibliothèque de prêt (accès direct : classement systématique comme la classification Dewey).

Georges Perec dans Penser / Classer nous propose d’autres possibilités de classements : par priorités de lecture, par séries, par reliures, par genres, par grandes périodes littéraires, par couleurs… Sans aller jusque-là on voit bien que plusieurs classements se combinent.

Pour nos bibliothèques le classement systématique devient la règle et avec lui la classification chargée d’ordonner les connaissances. Cela fera l’objet d’un second article.

——–

Umberto Eco

Comment est organisée votre propre bibliothèque ?

UE – Cela dépend des sections. Les livres anciens sont d’un côté, les romans contemporains rangés par ordre alphabétique, selon les pays. Mais les essais ont des divisions qui correspondent à mes centres d’intérêt actuels. Un livre sur l’esthétique médiévale est rangé dans le Moyen Âge. Mais si je fais un essai sur différents moments de l’esthétique, il quittera sa place pour rejoindre les livres d’esthétique. Cela change donc continuellement selon les critères de travail, avec néanmoins des divisions permanentes – la linguistique, la philosophie contemporaine, etc. Mais il y a des rayonnages de transit. Si je fais un certain travail, il y a un regroupement de livres de linguistique, de psychologie par exemple, qui se défera dans six mois. C’est à rendre folle ma secrétaire. Je ne peux pas lui téléphoner pour lui demander de me trouver un livre précis. Je peux juste lui dire, parce que j’ai une bonne mémoire visuelle : « Faites sept pas verticaux, après tournez 45° à droite, levez la main à 1,35 mètre« . Peut-être alors aura-t-elle une chance de le trouver. »

Umberto Eco, in Le Monde de l’Éducation, livraison d’avril 1997, pp. 60-61 (propos recueillis par M. Séry)

———

Léo Mabmacien

Sources :

La naissance du livre moderne  (XIVe-XVIIe siècles) : mise en page et mise en texte du livre français / Henri-Jean Martin. Paris : Editions du Cercle de la Librairie, 2000. ISBN 2-7654-0776-2

Le métier de bibliothécaire / Association des Bibliothécaires de France. Paris : Editions du Cercle de la Librairie, 2003. ISBN 2-7654-0866-1

Une histoire de la lecture / Alberto Manguel. Arles : Actes Sud, 1998. ISBN 2-7427-1543-6

Penser/ Classer / George Perec. Paris : Ed. du Seuil, 2003. ISBN 978-2-02-058725-9

Classement, catalogage et conservation des fonds anciens / Maurice Caillet. BBF, 1958, n° 7-8, p. 519-526
[en ligne] <http://bbf.enssib.fr/&gt;

Classifications et classements / Donatella Nebbiai-Dalla Guarda. In Histoire des bibliothèques françaises. I, Les bibliothèques médiévales du VIe siècle à 1530, p. 491-521

Les bibliothécaires / Maurice Caillet. In Histoire des bibliothèques françaises, tome 2. Les bibliothèques sous l’Ancien Régime, 1530-1789. Paris : Ed. du Cercle de la librairie, 2009

Article « Classification ». In Dictionnaire encyclopédique du livre, tome 1, A à D. Paris : Ed. du Cercle de la Librairie, 2002, p. 535-538

Guide de la classification décimale de Dewey / Melvill Dewey. Paris : Ed. du Cercle de la Librairie, 2005

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19 réflexions au sujet de « Classements et classifications des livres anciens (partie 1/2) »

  1. Pour moi, la classification a quelque chose de définitif et de figé alors qu’une bibliothèque est vivante et évolutive. Je suis donc un peu comme U Eco, les livres s’installent où ils veulent, guidés par le seul format, ( car les rayonnages ont des hauteurs différentes pour gagner de la place. ) Les regroupements temporaires suivent le fil de mes lectures ou recherches. Evidemment, il m’arrive de ne pas retrouver un ouvrage, c’est le prix à payer pour les avoir en semi-liberté !

    T

  2. La classification on le verra n’est pas figée dans le temps puisqu’elle s’adapte aux évolutions et aux mentalités, le classement non plus même s’il a tendance à être plus rigide…

    Textor : vous n’avez pas encore catalogué vos livres ;-))

    Bien à vous
    Léo

  3. Bonne nuit, Léo.
    Merci pour ce post. Ce sont des thèmes assez fascinants pour un bibliothècaire! En particulier celui sur le classement des fonds anciens.
    En lisant votre post, je me suis souvenue des collections des ordres religieuses avant leur extinction. Malheuresement, beaucoup de ces fonds se sont inéxorablement dispersés. Il nous restent leurs provenances, bien sûr. Et les classements?
    Peut-être que les vieux catalogues manuscrits ou même les Statuts des Ordres religieuses, ou les notations manuscrites sur les livres, nous peuvent aider à reconstruire leur ordre toponymique, leur « pensée ». Peut-être…
    En certains fonds anciens d’origine conventuelle, conservés selon son classement primitif (très rare pour les fonds religieux, au moins au Portugal), on peut (toujours?) observer la suivante hiérarchie du rangement des livres:
    1er – par matière ou sujet (le Sacré vs. le Profane; toujours selon une géographie de l’espace très particulier; c’est le cas de la Real Livraria de Mafra, aujourd’hui Biblioteca do Palácio Nacional de Mafra, ou de la Livraria do Convento de Jesus, à Lisbonne);
    2.ème – par format (un critère clairement établi par des raisons de conservation): un rayon por les in 8º, un autre pour les in 4º, un autre pour les in-folio, etc.
    Bien sûr, on en pourrait parler d’autres classements et d’autres collections. Peut-être pourriez vous nommer quelque collection ou bibliothèque française dont on connait encore le classement original…
    Merci pour l’article de la BBF!
    Cordialement.

  4. Merci pour votre commentaire Sophia,
    Le classement par format et par sujet se retrouve encore un peu partout dans les bibliothèques patrimoniales même pour des documents rangés dans la réserve.
    J’ai un article sur la cote des livres en préparation… A suivre donc !

    Bien à vous
    Léo

  5. Ah, oui! C’est bien vrai ce que vous commentez sur les bibliothèques patrimoniales. Même les BNs mantiennent toujours ce type de classement. Au moins pour le format…
    Alors, à vous suivre!
    Bien à vous
    Sofia

  6. Leo, Bien sur que si ! mes livres sont catalogués, mais ils n’en sont pas rangés et codifiés pour autant. Avec un catalogue,on retrouve toujours la fiche avec le moteur de recherche. Quant à retrouver l’exemplaire physique, c’est une autre affaire qui demande juste un peu de mémoire visuelle :))
    Mais vous avez sans doute raison, un jour il faut passer à la codification , … ou bien embaucher une assistante !
    Textor

  7. Ouf je suis rassuré ;-))

    Jean-Marc de la Bibliothèque Dauphinoise a trouvé une solution pour ses livres :
    « Enfin, j’en ai profité pour référencer l’emplacement de tous les livres, en numérotant les étagères et en reportant ce numéro en face du titre dans un fichier répertoire sous Word. Ainsi, je pourrais circonscrire mes recherches… » (http://bibliotheque-dauphinoise.blogspot.com/2010_05_01_archive.html)
    Une solution (topographique) parmi d’autres…

    Léo

  8. Imaginer un classement par ordre alphabétique de titre dépasse mon imagination. Je serais bien incapable de choisir le mot clef pour le caractériser…

    Ce que je faisais hier avec ma bibliothèque, je ne le fais plus aujourd’hui avec ma librairie. Seul le classement par thème et la mémoire me permettent maintenant de retrouver (ou pas) mes ouvrages. Il faudrait m’astreindre à une discipline, je sais ! Mais je n’ai plus l’âge ;-)) Pierre

  9. L’assistante deviendra indispensable lorsque la bibliothèque, nécessairement hexagonale, aura prise des proportions gigantesques. Chacun des murs de chaque hexagone portera cinq étagères; chaque étagère comprendra trente-deux livres, tous de même format ; chaque livre aura quatre cent dix pages ; chaque page, quarante lignes, et chaque ligne, environ quatre-vingts caractères noirs. Il y aura aussi des lettres sur le dos de chaque livre ; ces lettres n’indiqueront ni ne préfigurons ce que diront les pages …

  10. Parfois je regrette que dans la bibliothèque où je travaille, les lecteurs pour la plupart, se débrouillent tout seuls… Je rêve alors d’une bibliothèque où seul le bibliothécaire aurait les arcanes du classement et serait le seul à pouvoir retrouver un livre dans les étagères…Même chose avec les bases de données ou le catalogue informatique…. ;-))
    Léo

  11. La bibliothèque proposée par Textor me rappelle quelque chose. Il me semble l’avoir déjà vue dans un épisode du  » prisonnier » ;-))

  12. Et pour couronner le tout, Léo, vous pourriez alors indiquer, avec regret, à chaque client que l’ouvrage qu’il désire est à la reliure ou déjà sorti.

    Ainsi, vous seriez quand même plus tranquille pour écrire ce fameux petit opuscule sur le classement idéal d’une bibliothèque que vous avez promis à votre éditeur depuis deux ans ;-))

  13. Dans une bibliothèque, je demande toujours au bibliothécaire de m’aider car même si les tables et l’informatique permettent de se débrouiller, lui-seul connaît le chemin du labyrinthe.
    Leo, votre commentaire m’a fait penser au bibliothécaire de « Kafka sur le rivage » d’Haruki Murakami, qui conseillait avec justesse et érudition les rares visiteurs de cette bibliothèque de Fondation perdue dans une petite ville japonaise. L’avez-vous lu ?
    T

  14. Non pas du tout, j’ai lu d’autres ouvrages d’Haruki Murakami mais pas celui-ci… Je le mets de côté parmi les multiples livres que je « dois » lire….

    Léo

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