Classement et classification des livres anciens (partie 2/2)


 

Source : Recherches sur les principes fondamentaux de la classification...
Source : Recherches sur les principes fondamentaux de la classification… par JFM Albert

Vers la classification !

Après une première partie consacrée au classement nous allons voir l’émergence des classifications pour les bibliothèques.

Le désir dans la seconde moitié du 16e siècle de « visualiser l’arbre des connaissances et à proposer à celles-ci un ordonnancement » va entraîner l’établissement de classifications, parallèlement à l’augmentation des livres sortant des presses. Le rangement d’abord, puis le classement pour finir par une classification.

« Le tout correspondait à la pratique des lieux communs et divisé en sept ordres : « les « choses sacrées », les « arts et sciences », la « description de l’univers tant en général qu’en particulier », le « genre humain », les « hommes illustres en guerre, les « ouvrages de Dieu » ; les « meslanges de divers mémoires » (Source : La naissance du livre moderne, pp. 277-278).

Il s’agit de faciliter la recherche des livres mais aussi de proposer une vision encyclopédique des connaissances, dans un ordre commode et hautement idéologique.

Thomas James, anglais, est le premier à proposer un catalogue général imprimé d’une bibliothèque publique (celle de Thomas Bodley à Oxford) en classant les ouvrages en art, droit, médecine, théologie.

Voici un petit historique des principales classifications proposées :

En 1548 Conrad Gesner publie ses Pandeclarum sive partitionum universalium libri xx.

« C’est un volume in-folio dans lequel il rangeait, suivant l’ordre des matières , les ouvrages qu’il avait fait connaître suivant l’ordre alphabétique des noms d’auteurs, dans sa grande Bibliothèque universelle. »

« Le système de Gesner ne se compose pas comme plusieurs autres dont nous parlerons plus tard d’une simple série de petites classes ; il offre une tendance synthétique. »

Classification de Gesner

François Grudé, sieur de La Croix du Maine, bibliographe propose au roi  en 1584 (inutilement) « le prospectus de ses desseins, pour dresser une bibliothèque parfaite de tous points, pour remplir cent buffets, chacun d’iceux contenant cent volumes. » (Source Wikipedia)

Bibliothécaire de Mazarin, Gabriel Naudé dans son célèbre Advis pour dresser une bibliothèque (1627, disponible sur Gallica) propose un classement par auteurs et par matières en proposant cinq catégories : théologie, droit, histoire, sciences, belles-lettres.

D’autres érudits se sont penchés sur la classification :

– Methodus exhibens per varios indices et classes, subinde quorum libet librorum cujuslibet bibliothecœ brevem, facilem, imitabilem ordinationem… / Florian Trefler. Augustae, 1560

Florian Trefler serait le premier à avoir proposé des lettres de l’alphabet pour les classes…

– Musei, sive Bibliothecae / Claude Clément (1635) [en ligne en latin]

– Systema bibliothecae Collegii Parisiensis Societatis Jesu / Jean Garnier (1635) [en ligne en latin]

La classification des libraires de Paris

Peu à peu un système commun s’est imposé, aux bibliothécaires et aux libraires. Il s’agit de la « classification des libraires de Paris »,  « approuvée » par Jean-Charles Brunet dans son Manuel du libraire et de l’amateur de livres (1810). Elle a été fixée par Gabriel Martin au début du 18e siècle.

« Gabriel Martin, libraire à Paris, publie, sous le titre de Bibliotheca bultelliana, le catalogue de la bibliothèque de Bulleau, en 2 vol. in- 12, avec une préface dans laquelle il expose son système de classification bibliographique, que, du reste, il devait presque entièrement à Prosper Marchand qui l’avait déjà pratiqué en 1706, et qui plus tard en imagina un second; mais Gabriel Martin préféra le premier et le suivit dans les nombreux catalogues (148) qu’il rédigea. Cette méthode a été adoptée par les libraires de Paris. » Paul Dupont, Chronologie de l’histoire de l’imprimerie, 1853 (extrait du site Textes rares)

La bibliothèque municipale de Lyon possède un exemplaire de ce catalogue de vente avec l’ex-dono de Gabriel Martin.

Cette classification se divise en  5 grandes classes : théologie (T), jurisprudence (J), sciences et arts (Sca), belles lettres (BL), histoire (H) avec ses divisions et sous-divisions très complètes.

Cette classification va perdurer jusqu’au 19e siècle, avec quelques modifications. Avec le développement du libre-accès au 20e siècle elle ne subsiste plus que dans certaines bibliothèques patrimoniales mais reste d’actualité pour un accès thématique dans les catalogues informatiques des bibliothèques. Voir l’article consacré à ce sujet sur BiblioMab et l’article de Biblioweb sur la classification Brunet-Parguez, modernisée et adaptée à un usage informatique.

Système de Nicolas Clément

Bibliothécaire et garde du roi, Nicolas Clément élabore un système de classement à la fin du 17e pour la Bibliothèque Royale composé de 23 divisions(de A : écriture sainte à Z : polygraphie et mélanges). Le premier catalogue est rédigé entre 1675 et 1684. Cette classification a été utilisée (et enrichie d’un jeu de lettres plus complexe en 1852, puis en 1875) jusqu’en 1996 par la Bibliothèque Nationale de France. Vous en saurez plus en allant voir la page consacrée à la cotation sur le site de la BNF.

Les livres, numérotés, étaient classés par formats, puis par sujets, à l’intérieur de chaque division.

Voici les 23 lettres de l’alphabet qui étaient utilisées (Source :  Guide de la classification décimale de Dewey) :

A,B, C, D : théologie

E, F : droit et jurisprudence

G, H, J, K, L, M, N, O, P : histoire et géographie

Q : bibliographie

R : philosophie

S : sciences naturelles

T : sciences médicales

V : sciences et arts

X, Y : linguistique et littérature

Z : polygraphies, mélanges, collections.

Au 19e siècle de nombreuses personnes et chercheurs s’intéressent à la classification dans les bibliothèques à l’instar de J. F. M. Albert et ses « Recherches sur les principes fondamentaux de la classification bibliographique… » publié en 1847.

Extraits :

« (…) quand on a voulu classer les animaux, les plantes, etc., s’est-on torturé l’esprit pour découvrir si la nature avait créé les solipèdes avant les ruminants, ou les ombellifères avant les rosacées, non sans doute ; encore moins a-t-on pris pour guide les usages du commerce, on n’a pas divisé les plantes en familles suivant les indications de l’herboriste, ni les bêtes à cornes suivant les données du marchand de bestiaux; mais on a d’abord étudié les plantes, les animaux, etc., comme individus, on a déterminé les caractères de chacun d’eux, on a vu que s’ils offraient de nombreux caractères différentiels d’un côté, d’un autre ils présentaient des caractères semblables, alors on les a réunis en groupes et sous-groupes suivant une ou plusieurs séries de caractères, puis ces groupes et sous-groupes ont été classés eux-mêmes dans un certain ordre suivant leurs affinités réciproques, et non suivant leurs droits d’aînesse parmi les productions de la nature.

Pour la classification des livres au contraire, on s’est beaucoup inquiété, depuis plus de trois cents ans, de savoir si la porte d’entrée de nos connaissances est dans le ciel ou sur la terre, si l’homme doit pénétrer dans, la vie littéraire et scientifique par la connaissance de l’être suprême ou par celle de l’A, B , C, D, si les peuples ont commencé leur culture intellectuelle par des hymnes et des poèmes lyriques adressés à l’éternel ou par des traductions en grossiers hiéroglyphes des besoins les plus pressants de la vie.

N’eût-il pas été plus rationnel et plus simple en même temps d’étudier les livres en eux-mêmes, sans tenir compte tout d’abord de la marche qu’a pu suivre l’esprit humain dans leur composition, d’ouvrir, par exemple, un livre quelconque, d’en examiner et d’en déterminer exactement tous les caractères, soit intimes, soit extérieurs, d’en faire autant sur d’autres livres appartenant à des catégories d’idées tout différentes, de comparer ensuite les caractères généraux que l’on aura remarqués dans tous ces individus, de voir enfin si parmi ces caractères il n’y en aurait pas quelques-uns qui seraient propres à constituer la base rationnelle d’une classification bibliographique, base qui serait immuable, tandis que l’échafaudage du système pourrait être mobile, suivant les idées dominantes de l’époque et suivant les progrès et les découvertes faits dans les champs de la culture scientifique. »

L’auteur propose ensuite le plan d’un système bibliographique « nouveau » (cliquez sur l’image ci-dessous pour accéder aux détails) :


Aujourd’hui

En 1876 Melvil Dewey, bibliothécaire américain, élabore une classification décimale, connue sous le nom de Classification décimale de Dewey (CDD) qui va révolutionner l’accès aux collections des bibliothèques. Cette classification est toujours utilisée et très largement répandue. Elle vise à classer l’ensemble du savoir humain à travers dix grandes classes, elles-mêmes subdivisées en 10 subdivisions et ainsi de suite. Elle utilise les chiffres (indices Dewey) pour classer les documents. Elle n’est pas figée et permet de classer n’importe quel document à une côte qui peut être très précise.

Exemple (extrait de l’encyclopédie Wikipedia) :

  • 600 – Techniques. (l’indice est 600, car il faut au moins trois chiffres)
    • 640 – Vie domestique. (l’indice est 640, car il faut au moins trois chiffres)
      • 641 – Alimentation
        • 641.5 – Cuisine. (un point sépare le troisième et le quatrième chiffres)
          • 641.57 – Cuisine pour les collectivités

Le développement du libre accès aux Etats-Unis au début du 20e siècle, sa (relative) facilité d’utilisation, les multiples indices et intercalations possibles, sa capacité d’adaptation en ont fait une classification largement utilisée dans le monde. On l’utilise en France un peu partout. Dans les bibliothèques municipales elle est utilisée pour les documentaires, les oeuvres de fiction (roman, BD…) faisant l’objet d’un classement à part. La CDD, comme tout classification, n’est pas neutre et on peut remarquer la place du christianisme ou de la littérature américaine par rapport à d’autres religions ou littératures.

D’autres classifications ont été développées au 20e siècle notamment la CDU (Classification Décimale Universelle) « développée par Paul Otlet et Henri La Fontaine, deux juristes belges fondateurs de l’Institut International de Bibliographie en 1895, à partir de la classification décimale de Dewey (CDD), et avec l’autorisation de Melvil Dewey » (source Wikipedia). Nous trouvons aussi la BBK (utilisée en URSS), la classification de la Bibliothèque du Congrès ou la classification à facette (1933) du bibliothécaire indien Ranganathan.

Enfin pour finir je vous renvoie à l’excellent article de Françoise Létoublon et Jean Sgard intitulé « Le catalogage comme représentation de la bibliothèque » (disponible en ligne) où vous lirez (entre autre) que la nécessité du classement et la hantise de l’égarement sont une préoccupation quotidienne des bibliothécaires.

Sources :

Recherches sur les principes fondamentaux de la classification bibliographique… suivies d’une application de ces principes au classement des livres à la Bibliothèque royale / J.-F.-M. Albert. Paris : chez l’auteur,1847 [en ligne]

La naissance du livre moderne  (XIVe-XVIIe siècles) : mise en page et mise en texte du livre français / Henri-Jean Martin. Paris : Editions du Cercle de la Librairie, 2000. ISBN 2-7654-0776-2

Le métier de bibliothécaire / Association des Bibliothécaires de France. Paris : Editions du Cercle de la Librairie, 2003. ISBN 2-7654-0866-1

Une histoire de la lecture / Alberto Manguel. Arles : Actes Sud, 1998. ISBN 2-7427-1543-6

Penser/ Classer / George Perec. Paris : Ed. du Seuil, 2003. ISBN 978-2-02-058725-9

Classement, catalogage et conservation des fonds anciens / Maurice Caillet. BBF, 1958, n° 7-8, p. 519-526
[en ligne] <http://bbf.enssib.fr/&gt;

Classifications et classements / Donatella Nebbiai-Dalla Guarda. In Histoire des bibliothèques françaises. I, Les bibliothèques médiévales du VIe siècle à 1530, p. 491-521

Les bibliothécaires / Maurice Caillet. In Histoire des bibliothèques françaises, tome 2. Les bibliothèques sous l’Ancien Régime, 1530-1789. Paris : Ed. du Cercle de la librairie, 2009

Article « Classification ». In Dictionnaire encyclopédique du livre, tome 1, A à D. Paris : Ed. du Cercle de la Librairie, 2002, p. 535-538

Guide de la classification décimale de Dewey / Melvill Dewey. Paris : Ed. du Cercle de la Librairie, 2005

Léo Mabmacien

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5 réflexions au sujet de « Classement et classification des livres anciens (partie 2/2) »

  1. La méthode CDD semble intéressante car facile à mettre en place. Je me demandais quels avantages pourrait tirer un libraire d’un classement par cote. Pierre

  2. A mon avis un classement thématique (histoire, litterature française, etc…) est suffisant en rayon. Après si vos notices sont rentrées dans un logiciel bibliographique, le plus simple est d’utiliser des mots-clés. A ma connaissance je n’ai pas vu de librairie avec une classification Dewey…

    Bien à vous
    Léo

  3. […] La cote est adaptée aux grandes collections et aux bibliothèques publiques qui rassemblent des milliers de documents qui doivent pouvoir être recherchés facilement. Au Moyen Age et au XVIe siècle en Occident, la question du classement et de la cotation ne se posent pas ou très peu : les quelques ouvrages possédés par les particuliers sont rangés à plats sur une étagère, dans un coffre, une niche… (cf. Le rangement des livres anciens mon précédent article). Pour les institutions religieuses ou civiles possédant une plus grande collection, un classement s’avèrera nécessaire au fil du temps (à partir du 17e siècle), classement qui peut s’appuyer sur une classification (voir Classements et classifications des livres anciens – partie 1 et partie 2). […]

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