Souvenirs de Jean-Nicolas Barba, éditeur de pièces de théâtre


défiance et malice
une des nombreuses éditions de Barba spécialisé dans le théâtre

Fin 18e et début 19e on assiste à une explosion de la production théâtrale parallèlement à l’engouement pour le théâtre.  Jean-Nicolas Barba (1769-1846)  fait parti des imprimeurs-libraires qui se sont spécialisés dans l’édition de pièces de théâtre.

Voici ce que dit de lui la notice du CERL Thesaurus :

« Natif de Sommelan (Aisne) ; monté à Paris en 1785, y travaille d’abord chez un oncle assembleur d’impression. Se serait établi au Palais-Royal après avoir essayé le colportage à Reims. Auteur léger ; coupable de contrefaçons ; se lance dans le théâtre. En faillite en sept. 1806 puis à nouveau en 1830. Breveté libraire le 1er oct. 1812. Rachète le fonds Maradan et se spécialise dans l’édition théâtrale ; également agent dramatique. Son brevet de libraire lui est retiré le 7 août 1825 pour publications licencieuses ; continue cependant à exercer à l’aide d’un prête-nom. Incendie de son magasin en 1828. Obtient un nouveau brevet le 30 août 1838.
Atteint de cécité, il se retire en juillet 1839 après avoir vendu son fonds à Christophe Tresse. Continue cependant à exercer la librairie chez son fils Henri-Frédéric Barba, rue Gît-le-Coeur jusque vers 1842″.

Cette notice en dit « long » sur le métier de libraire-imprimeur, les difficultés financières, la censure, les publications « licencieuses »… Cela tombe bien,  Barba a publié ses souvenirs en 1846 (Souvenirs d’un ancien libraire) parus chez Ledoyen et Giret par souscription (parmi les souscripteurs figure notamment Victor Hugo…).
Comme l’ouvrage est disponible en ligne sur Google Recherche de livres voici une petite sélection fort intéressante et instructive sur le parcours d’un imprimeur-libraire fin 18e et début 19e :

NB : les titres ne sont pas de Barba
Textes extraits de Souvenirs d’un ancien libraire / Jean-Nicolas Barba,… Paris : Ledoyen et Giret, 1846. 1 volume ([III]-292 p.) : portraits.

les débuts

« En 1785, je partis pour Paris, où j’arrivai chez les honnêtes Dehansy, libraires sur le Pont-au- Change , lesquels me donnèrent l’adresse de mon oncle , frère cadet de mon père, qui exerçait l’état d’assembleur. C’est une profession intermédiaire entre l’imprimerie, la brochure et la reliure, puisqu’on reçoit le papier mouillé sortant des presses (…)
Il me garda et me fit assembler avec lui. (…) Il me grondait dix fois par jour, et je trouvai que la position n’était pas tenable. Heureusement M. Lamy, libraire, vint me demander pour entrer chez lui.

un peu de colportage

Le lundi qui suivit mon escapade , j’entrai chez le libraire Desray, où, pendant la nuit, je montais au premier étage pour ne pas être reconnu. Mon bon oncle, qui décidément ne pouvait pas me souffrir, me menaçait toujours. Je pris le parti, pour être tranquille, de me faire marchand forain : je possédais deux cents francs de livres, je m’associai avec un colporteur d’un village près Bavay. Ses livres, qui étaient mauvais, édités par Léoucque, libraire de Lille , furent vendus à un taux inférieur, quoiqu’ils eussent coûté huit cents francs , prix de facture. Nous reçûmes trois cents francs environ ; mes livres à moi furent cédés avec bénéfice. Mon associé ne connaissant point Paris , nous y vînmes ensemble ; et comme après ses achats il désirait rompre l’association, il me cota ses livres à un prix très élevé et me laissa avec fort peu d’argent. Je partis alors pour la foire de saint Remy, à Reims; les libraires de la ville se liguèrent pour faire fermer ma boutique, mais leur projet s’ébruita, et, en deux jours, toute ma marchandise fut épuisée. Tellement en France l’opinion publique est toujours bien disposée en faveur de l’opprimé. J’en ai eu une plus grande preuve encore lors de l’incendie, au Palais-Royal, en 1828. Nous y reviendrons en temps voulu.

une boutique plutôt qu’un magasin

Je m’étais établi, en 1791, dans l’allée des frères Savart, traiteurs, galerie Vitrée, au Palais-Royal. C’est dans ce local que Fitz-James fit ses farces, et un Turc y a vendu des odeurs. Pour moi, je quittai cette petite boutique pour venir habiter la rue Gît-le-Cœur en magasin : c’était une sottise, et que plusieurs jeunes libraires font encore, car il est plus avantageux d’être en boutique ; on est moins à son aise à la vérité, mais pour monter un magasin, il faut avoir un fonds de livres considérable ; on veut trop embrasser en commençant. Je sentis le ridicule de ma position, et, en 1796, j’avais le magasin qui fut brûlé en 1828.

le succès

Dans cet intervalle, j’avais commencé à imprimer la première pièce de Sevrin: les Loups et les Brebis, du théâtre Louvois, et L’Hiver ou les deux Moulins, de Duchaume, célèbre acteur du théâtre du Vaudeville , mort dans la misère, après avoir été directeur à Marseille; L’ Hiver ou les deux Moulins, représenté sur le théâtre de la Cité, aujourd’hui Prado. J’eus le bonheur de rencontrer, sur ce dernier théâtre, Pigault-Lebrun, qui y fit jouer les Dragons et les Bénédictines, et six semaines après, les Dragons en cantonnement. Pigault voulut me vendre les deux pièces cent louis (2,400 fr. ), avec les droits d’auteur en province ; je me décidai et fis cette première affaire, sur laquelle je gagnai beaucoup d’argent. Ces deux dernières pièces de Pigault eurent un grand succès partout, ainsi qu’à Paris. M. Maradan , qui m’aimait beaucoup et qui m’appelait son étourdi, m’ouvrit un crédit de cent francs, en m’établissant galerie Vitrée me vendit plus tard quatre-vingt mille pièces de théâtre, qu’il avait imprimées. Il avait tout le répertoire du bon Collin d’Harleville et autres: Robert, chef de brigands, Y Ami des lois, etc., tout cela était très productif, car ce théâtre de la Cité était composé de bons acteurs.(…)

business is business !

En 1825, ma boutique ayant été fermée et mon brevet perdu, je rencontrais dans les bureaux de la police et des ministères un monsieur que j’avais connu à douze ou quatorze ans, élève d’Allan au cirque Franconi, rue Mont-Thabor; c’était mon ami le baron Taylor, que mon âme appelle et appellera toujours Isidore. Il était alors commissaire royal près la Comédie-Française, et je pensais que sa place occasionnait ces rencontres journalières. Point du tout, c’était pour moi seul qu’il sollicitait ,. et, par son canal, j’obtins une entrevue avec le bon et excellent M. de Corbière, ministre de l’intérieur. Le baron Taylor m’engagea à insister auprès du ministre. C’est un honnête homme : s’il vous donne sa parole pour la réouverture de votre boutique, vous pouvez y compter. Le ministre me fit asseoir auprès de son feu; et là, de la manière la plus amicale, il me reprocha d’avoir vendu des ouvrages libres. Je lui répondis; « Monseigneur, si vous aviez mon âge, vous sauriez que la première édition de Justine, en deux volumes in-octavo avec figures, s’étalait sur les quais, la deuxième édition aussi. — C’est vrai , répliqua-t-il, car j’ai acheté cette édition à un étalage, quai des Théatins. —Vous voyez donc, monseigneur, que ces livres sont cause de ma ruine, et que c’est plutôt la faute du temps que la mienne. » Ma position avec lui n’était pas gaie ; j’avoue que j’ai pleuré et lui aussi, mais il n’était pas libre : ce misérable Franchet, chef de la police, était entièrement le maître, et, malgré le refus du ministre, je le quittai plein de vénération pour ses bons procédés envers moi. Je rendis compte de ma démarche au baron Taylor; il comptait sur une réussite, et il fut aussi affligé que moi de cette catastrophe (…)

Je recommençai les affaires ; je n’étais pas riche, car en perdant mon brevet j’avais vendu ce que je possédais de mieux, afin de remplir mes engagements. Je mentionne une commande de M. Bernard de Rennes, avec une jolie lettre ; il est à Paris, et il s’est passé peu de jours sans que je ne pense à lui. J’ouvris donc ma boutique de la Civette ; les premières annonces que je fis insérer dans le Journal des débats me réussirent parfaitement. Les premiers jours, mes recettes s’élevèrent de onze à quatorze cents francs. Mes affaires prospéraient,  lors qu’éclata la révolution de juillet. J’avais peu de livres alors, et je travaillais fort. Je devais trois cent mille francs;  je donnai ma parole d’honneur que je ne faillirais point, car tous mes créanciers auraient tremblé. Pendant près de quatre ans je fus assailli par tous les huissiers de Paris ; je payai soixante à quatre-vingt mille francs de frais et d’intérêts. J’écrivis en 1833 à Pigault-Lebrun, qui était alors à Valence, que depuis près de trois ans j’étais enfoui dans une carrière, mais que j’apercevais le jour par où je sortirais, et en effet j’en suis sorti (…)

Retour au début

En m’établissant en 1791, j’avais deux cents francs, après avoir donné cent cinquante francs pour six mois d’avance. Le Prieur me fit crédit de cinquante francs sur cent que je lui achetais de livres, et le bon Maradan me fit aussi crédit de cent francs. Bance père me vendit à crédit la Vie de Marie-Antoinette pour deux mille francs. Je fis en tremblant vingt billets à ordre, et je réussis. Nous imprimâmes dans ce temps, avec le Petit, un volume in 18, à nous deux, qui réussit. Dans ce temps-là, ce n’était pas comme aujourd’hui : on n’imprimait pas six, dix ou vingt volumes in-8″. On allait doucement, et on faisait honneur à ses petites affaires. Puis vint mon père nourricier, Pigault Lebrun, le Cuisinier royal avec lequel j’ai gagné cent mille francs. J’ai imprimé sept millions d’exemplaires de pièces de théâtre; je ne réussissais pas toujours. Pigault me disait souvent : «Tu perds l’argent que tu gagnes avec moi en imprimant tous ces mauvais ouvrages de pièces de théâtre. » Quant aux livres, je réussissais presque toujours, jusqu’aux Œuvres d’Alex. Duval. »

Jean-Nicolas Barba

La suite et tout le reste c’est ici.

Léo Mabmacien

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5 réflexions au sujet de « Souvenirs de Jean-Nicolas Barba, éditeur de pièces de théâtre »

  1. Bonjour Léo, beau travail de recherche.
    récit épique de la vie d’un simple commerçant. je n’ai pas encore lu la suite mais ily a un côté comique dans la succéssion des faits de sa vie .
    Bien à vous et bonne journée.
    Sandrine.

  2. C’est trés drole ce mélange d’histoire de france 1789 quand même!, et de vie simple d’un apprenti libraire( entre autre chose) … qui en fait se fait déjà entourlouper(P36, je crois)
    Au petit bonheur, la chance, j’ai envie de dire;
    Bien à vous
    sandrine.

  3. Vraiment bien ce lien vers le CERL Thesaurus. De tous les auteurs de théâtre célèbres de la fin du 18eme siècle et du début du 19eme, peu passeront à la postérité à part Beaumarchais.

    On trouve souvent, à la vente, des recueils reliés de pièces qui rassemblent des genres similaires mais ils sont rarement rassemblés par éditeur, je crois. Pierre

  4. Peu en effet ont traversé le temps… et dire que beaucoup de ces pièces ont eu du succès à l’époque…
    J’aime bien ces pièces, surtout de la période révolutionnaire….

    Bien à vous
    Léo

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