Un peu de paléographie… ou l’art de retranscrire une page de titre


 

soulignés en rouge quelques abréviations et particularités

Il arrive souvent que l’étude d’une page de titre (ici un titre à encadrement gravé) révèle quelques subtilités. Sans aller jusqu’ à suivre à la lettre les normes de catalogage (attention la norme est en train de changer) il s’agit de décrypter et de retranscrire au mieux une page de titre ancienne. La page de titre est ici en latin, l’ouvrage datant de l’année 1631.

Voici la transcription telle qu’elle apparaît sur la page :

Avreli Prudenti Clementis V.C. Opera : ex postrema doct viro rum recensione. Amftelodami, apud Ioannem Ianßoniù. Anno 1631.

Pour comparaison voici la  notice bibliographique du catalogue de la Bibliothèque nationale de France (BNF) :

Aurelii Prudentii Clementis,… Opera, ex postrema virorum doctorum recensione. Amstelodami : apud J. Janssonium, 1631

Vous remarquez comme moi la différence entre les deux versions. La notice de la BNF est en fait une notice issue d’une rétroconversion, donc retranscrite à partir de la fiche manuscrite et non à partir du document lui-même. Si vous effectuez une petite recherche sur le Catalogue Collectif de France on découvre une belle variété de transcriptions et des difficultés de recherche (en étant trop précis on passe à côté de certaines notices…). Vaste problème !

Le principe de base dans le catalogage d’un livre ancien est de retranscrire la page de titre  telle qu’elle est (avec quelques possibilités de modifications)  et d’établir des renvois normalisés vers les auteurs (forme retenue)  et parfois un renvoi vers une transcription plus moderne. L’idée ici de cet article est de bien voir les subtilités que l’on peut rencontrer.

La lecture des textes anciens nécessite de connaître un minimum les conventions typographiques et surtout les abréviations utilisées à l’époque où le manuscrit est roi, la lecture des mots abrégés étant la plus difficile. Abréviations qui sont utilisées au point de devenir un art (la brachygraphie) !

La paléographie (science de l’étude des écritures anciennes) peut nous aider à déchiffrer cette page de titre.

Voici ce qui est dit dans l’article paléographie sur Wikipedia :

« Une autre difficulté est constituée par les nombreuses abréviations qui ont été utilisées, notamment dans l’écriture latine, servant à économiser du temps et de la place car, le support matériel formant le manuscrit (en particulier le parchemin et le papier) étaient onéreux. Le paléographe doit donc connaître les abréviations courantes. Le tilde, aujourd’hui utilisé en espagnol, est à l’origine un signe marquant l’abréviation, en particulier la suppression de consonnes nasales. La paléographie permet de transcrire le document, c’est-à-dire d’en produire une copie moderne en rétablissant les abréviations : ce travail est particulièrement important pour les textes en latin car les abréviations portent fréquemment sur les finales ».

L’article « abréviation » de la même encyclopédie précise par contre que « contrairement à une idée reçue, ce n’est pas parce que le parchemin coûtait cher au Moyen-Age que les abréviations abondent dans les manuscrits occidentaux, surtout après le haut Moyen Âge. En attestent les larges marges inutilisées dans les documents médiévaux qui auraient été remplies si le souci d’économie de parchemin était primordial. Il semble plutôt que l’abréviation soit la façon normale d’écrire ». Qu’en pensez-vous ?

Traditionnellement on distingue les abréviations par suspension (finale du mot non écrite), par contraction (au milieu du mot), ou par usage des signes particuliers (notes tironniennes). Je vous renvoie pour plus d’informations à l’article de Wikipedia et aux sources au bas de cet article.

Décryptage !

Attaquons-nous donc à cette page de titre :

Petit rappel général de retranscription : on respecte la graphie (ponctuation, diacritiques), on ne respecte pas les différences de polices de caractères et de couleurs, l’alternance minuscule / majuscule (si un accent est absent on ne le rajoute pas), la majuscule est gardée aux noms propres, au début de chaque titre et au début d’une enseigne uniquement. On ne tient pas compte des ligatures sauf oe et ea.

De l’auteur

On commence par l’auteur : Aureli Prudenti Clementis V. C.

Aureli Prudenti est le nom de famille, Clementis le prénom, V.C. étant une abréviation…

Le plus simple est de faire une recherche dans un catalogue collectif ou dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France qui offre des notices auteurs très intéressantes. Nous avons ici un texte de Prudence, poète chrétien (0384-0415?). La forme internationale en latin qui est retenue est « Prudentius Clemens, Aurelius » mais Prudence est la forme utilisée en France. Bien !

Petit détail : le « v » dans » Avreli » comme dans « Prvdenti » est en fait un « u », le « u » est un dérivé du « v ». L’article du site « Wiktionnaire » consacré à la lettre « u » explique très bien son utilisation à l’époque :

« on écrit V (lettre traditionnelle reprise des inscriptions classiques) en tête de phrase et dans un texte en capitales et on utilise U, en minuscule, dans le corps du texte. »

La transcription se fera de la manière suivante :

u si au milieu d’un mot, v au début d’un mot.

Autre remarque : le prénom et le nom de l’auteur comportent une majuscule « I » plus grande pour la dernière lettre. Le « I » grande capitale a valeur de deux i ici et il est donc transcrit  par « ii » (Aureli / Aurelii). Etonnant non ? Tout est dit dans la norme Z44-074.

Prenons ensuite le « V. C. » après le nom et le prénom. Logiquement il s’agit d’un qualificatif de fonction. Je trouve sur internet que V.C. signifie « viri consularis ». Que l’on peut traduire par « consul ».

Ce qui donne au final : Aurelii Prudentii Clementis, V. C. (à utiliser de préférence à Aurelii Prudentii Clementis,…). Le but est de transcrire l’ensemble des informations.

La forme du nom retenue (Prudence) sera utilisée pour l’accès auteur (les spécialistes comprendront). La virgule et les trois points de suspension pour la 2e forme (choisie par la BNF) signifient que les précisions de fonctions (par exemple : M. Conhair, professeur à la Faculté de médecine de Zurich) peuvent être abrégées de cette manière : M. Conhair,…

Pour un livre ancien il est fortement conseillé d’indiquer le maximum d’informations. On retiendra la première solution.

N. B. : ici l’auteur fait partie intégrante du titre.

Du titre

Nous avons ensuite « Opera » (oeuvre) qui est le titre du livre et un sous-titre qui pose quelques soucis.

Nous avons en effet un mot qui est coupé par deux barres horizontales : viro et au-dessous rum. Une sorte de trait d’union ? Je n’ai pas trouvé trace de ce signe de ponctuation. On distingue aussi un S allongé dans « recensione » mais ce n’est pas une abréviation. Par contre on a un « t » dans deux mots avec une boucle : « postrema » et « doct ».

Le deuxième correspond à une abréviation (finale relevée) où un « trait courbé, droit, recourbé ou de forme particulière sur, au-dessus ou au-dessous de la ligne d’écriture abrège la graphie des mots » (source Généawiki). C’est une abréviation par suspension :

Ainsi le mot complet de doct sera doctorum même s’il manque ici « l’apostrophe » à la fin de doct (doct’).

On garde ici l’abréviation et on réunit les deux parties de virorum. Le catalogueur établira une zone « variante du titre » avec la forme développée de l’abréviation.


De l’adresse

En-dessous de la sphère on trouve l’adresse bibliographique (lieu d’édition, éditeur, année d’édition) :

Amftelodami, apud Ioannem Ianßoniù. Anno 1631

Pour le lieu d’édition (Amstelodami) on a un « s » qui ressemble à un f. C’est la forme ancienne du « s » minuscule bien connu des amateurs de livres anciens. On l’appelle le « s long ». Pour identifier le lieu un petit tour sur le site Latin Place Names déjà évoqué dans un précédent article nous renverra vers la ville d’Amsterdam. Mais attention on garde le nom « Asmstelodami » dans la description. Le catalogueur devra par contre établir un accès à la forme internationale du nom de lieu (ici Amsterdam).

Même chose avec le « I » majuscule de Ioannem  et celui du nom qui sont en fait des « J ». Le « i » majuscule au début d’un mot se transcrit « J » (voir la norme de catalogage).

Jacques Poitou précise dans son (excellent) site que la capitale « I » correspondait, selon sa valeur phonique à « i » ou à  « j ».

Le nom de l’imprimeur-éditeur comporte un Eszett « ß » ligature du « s long » que l’on transcrit par « ss » ici.

Enfin le nom de l’imprimeur est abrégé en sa fin (il manque la lettre « m ») par un titulus paléographique (tilde), sorte de trait (ondulé ou non) placé sur la lettre précédente.

Dans le Guide pratique du compositeur et de l’imprimeur typographes par Théotiste Lefevre page 187 il est mentionné :

Ce système d’abréviations (pour l’imprimerie) se maintiendra au 17e et au 18e (de façon moindre). Nous gardons ici l’abréviation.

Nous aurons donc au final  la notice bibliographique suivante  :

Aurelii Prudentii Clementis V. C. Opera : ex postrema doct’ virorum recensione. Amstelodami, apud Ioannem Ianssoniu. Anno 1631.

On pourra établir une autre zone de titre (variante du titre) :

Aureli Prudenti Clementis V. C. Opera : ex postrema doctorum virorum recensione. Amstelodami, apud Ioannem Ianssonium. Anno 1631.

NB. : La future norme de catalogage permet des accès normalisés à l’imprimeur libraire ce qui permet (déjà) de faire des recherches par noms avec les renvois possibles des formes non retenues vers les formes retenues.

Les abréviations sont toujours utilisées de nos jours (N. d. a.) et il ne faut pas oublier qu’une abréviation permet de ne pas écrire ce que l’on veut dire soit parce que le mot employé est grossier (Fils de P…) soit pour garder un anonymat (V…., bibliophile à 13 ans).

B. A. V.

(bien à vous)

L. M. (Léo Mabmacien)

Sources :

Cours de paléographie

Lire manuscrits et archives [ressources en ligne]

Lire le français d’hier : manuel de paléographie moderne : XVe-XVIIIe siècle / Gabriel Audisio, Isabelle Rambaud. Paris : Armand Colin, 2001

Dictionnaire des abréviations latines et françaises usitées dans les inscriptions lapidaires et métalliques, les manuscrits et les chartes du Moyen Age / Alphonse Chassant. Paris : A. Aubry, 1862 [en ligne]

Léo Mabmacien

Publicités

6 réflexions au sujet de « Un peu de paléographie… ou l’art de retranscrire une page de titre »

  1. Bonjour et merci Léo pour ce brillant et intéressant billet. CQFD, j’ai quelques jours de compréhension devant moi pour p. des n.
    Bien à vous.
    Sandrine

  2. Cet excellent billet nous rappelle que les bibliothécaires comme les libraires d’ouvrages anciens doivent être formés aux subtilités des pages de titres en latin, les uns pour bien cataloguer leurs ouvrages avec des normes communes établies entre eux, les autres simplement pour savoir de quoi parle le livre…

    J’ai personnellement le souvenir (douloureux) de deux semaines de stage intensif destiné aux bibliothécaires avec Empar Espinilla-Buisan de l’université de Barcelone qui associait une parfaite connaissance de la paléographie latine à une connaissance perfectible de la langue française… (CCL- Arles)

    On progresse vite dans ce cas de figure !

    Les latinistes en activité sont évidemment avantagés. Pierre

  3. Merci beaucoup pour ce billet, et pour les liens que vous donnez. Des choses bien utiles
    Thérèse

  4. Ce n’est pas toujours facile à faire, heureusement que l’on ne rencontre pas tous les jours de telles pages de titre…

    Léo

  5. Rubrique paléographie : Initiation à la lecture de Textes anciens
    NEW 169 vidéos d’initiation à la paléographie sont en ligne en accès gratuit sur YOUTUBE , des lettres se lient les unes aux autres pour former des mots, une meilleure perception des enchaînements de lettres; c’est maintenant 169 vidéos qui complètent les 60 exercices gratuits en ligne de mon site .
    Rappel pour plus de détails, pensez à utiliser la touche pause, puis relancer la lecture.

    Pour apprendre il est nécessaire de lire et relire les vidéos (mettre en pause sur la première image sans la traduction) jusqu’au moment ou, plus rien ne vous échappe, si ce n’est pas le cas revoir la vidéo pour mémoriser la ou les difficultés restées sans réponse de votre part, ce n’est qu’avec le temps que tout deviendra plus clair, les formes de lettres, les enchaînements, les abréviations, etc…….

    Dans les actes anciens les difficultés majeures ce sont en premier lieu les abréviations, mais aussi l’enchaînements de lettres et de mots, parfois scindés en deux parties, la ou les syllabes finales d’un mot se trouvant liées au mot suivant, ce n’est pas très courant, mais cela arrive, dans ce cas on perd rapidement le sens du texte.
    Les vidéos mises en ligne, montrent l’enchaînements lettre après lettre, elles permettent une meilleure perception des syllabes et de certaines abréviations.
    Une approche innovante en matière de paléographie, c’est 169 vidéos avec des exemples de scribes et formules différents.
    http://www.youtube.com/user/roland41100?feature=mhee
    http://rdetarragon.chez-alice.fr/

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s