Original, contrefaçon ? Les mémoires du maréchal de Berwick


Voici plusieurs pages de titres d’un livre ancien paru en 2 tomes  in-12 en 1737 (chaque image renvoie vers le texte intégral sauf la dernière) . Il s’agit des Mémoires du Maréchal de Berwik (en fait Berwick). Sauriez-vous me dire le(s)quel(s) est (sont) une (des) contrefaçon(s) ?  Je vous donne la réponse ci-dessous mais vous pouvez chercher par vous-même en cliquant sur les images (uniquement !) sans aller ailleurs… ;-)

1ère page de titre
seconde page de titre
3e page de titre
4e page de titre (exemplaire BM de Lille, cote 9055, tous droits réservés)

On trouve aussi une édition parue la même année à Londres [sic] au dépens de la compagnie (la Bnf en possède un exemplaire). Le titre est en rouge et noir. Je n’ai pas trouvé de version numérisée.

Nous avons donc ici cinq éditions différentes dont trois à l’adresse de Paupie à La Haye. Laissons celle de Londres de côté. En fait les deux premières adresses sont fausses, la troisième est bien une édition imprimée à Avignon, la dernière étant  l’édition originale, véritablement éditée à La Haye par Pierre Paupie. Françoise Weil dans l’Interdiction du roman et la librairie (référence ci-dessous) recense 5 éditions différentes à la date de 1737 : l’édition d’Avignon, de Londres et 3 avec l’adresse de Paupie à La Haye : une localisée à la BM de Lille (titre en noir, reproduite ci-dessus), une localisée notamment à la BM de Lyon (titre en noir et rouge, correspondant à notre exemplaire ci-dessus, elle précise que cette impression est probablement parisienne), une autre localisée à la bibliothèque de l’Université de Mannheim. Françoise Weil nous précise que pour cette édition la page de titre est en rouge et noire, la date avec points, le prénom du libraire est en entier, la signature en chiffres romains (vj). Cette édition ne correspond pas à notre 2e page de titre (date, prénom en entier, signatures) ce qui en fait encore une édition différente (contrefaçon probable).

Voyons en détail nos quatre éditions :

1ère page de titre :

A priori rien de « suspect ». Si nous allons voir le détail des réclames on découvre qu’elles sont disposées à la fin de chaque cahier (cela dénote plutôt une édition française). On notera aussi par exemple que la réclame à la fin de la préface est raccourcie (MEMOI-) tout comme on retrouve d’autres irrégularités dans le texte (fait à la va-vite !) . Ensuite en regardant les chiffres des signatures, « iiij » est utilisé  pour indiquer le 4e feuillet d’un cahier ce qui renforce le fait d’avoir une édition française. Nous serions donc en présence d’une édition étrangère contrefaite. Peut-être une édition parisienne ?

2e page de titre :

Ici le titre est en noir et en rouge. Là encore plusieurs indices laissent penser à une édition contrefaite : les réclames sont à la fin de chaque cahier,  les chiffres des signatures pour le 4e feuillet sont marquées « iiij », les caractères de la page de titre sont assez mal imprimés, l’encre a bavé, le rouge est assez terne. On relève aussi ici des erreurs au niveau des caractères typographiques (par exemple le petit « S » de JACQUES à la page 1 (rapidité d’exécution).  Nous serions en présence soit d’une impression parisienne ou rouennaise (maître de la contrefaçon au 18e et de l’art des titres en rouge et noir). Le Premier supplément  au catalogue de la bibliothèque de la ville de Boulogne-sur-Mer, livres imprimés, tome 1 en donne la solution ? :

« 1574. — 9035. — Mémoires du maréchal de Berwick, duc et pair de France, et généralissime des armées de S. M., rédigés par … DE Margen; 2 vol. in-12, La Haye (Rouen), P. Paupie, 1737. »

Bon j’avoue je me suis (fortement) aidé d’une notice trouvée sur le CCfr

3e page de titre :

Mêmes vérifications : on est bien en présence d’une édition française, imprimée à Avignon (confirmation de l’analyse de Françoise Weil).

4e page de titre :

Nous avons affaire ici à l’exemplaire détenu par la Bibliothèque municipale de Lille ( je remercie ici chaleureusement sa conservatrice du fonds patrimonial) Il s’agit ici (à 99%) de l’édition originale, bien imprimée à La Haye chez Paupie. Les signatures sont en chiffres arabes  (A2, A6), souvent présents pour des éditions des Provinces-Unies. Les réclames sont à la fin de chaque cahier, cas plus fréquent en France mais qui se retrouve sur les éditions in-12 hollandaises. Il faut se pencher sur les ornements typographiques, à savoir les bandeaux et les lettrines pour avoir une « certitude ». En page 1 nous avons affaire à un bandeau gravé sur bois de bien meilleur facture que les bandeaux typographiques des contrefacteurs. Les lettrines sont des lettrines typographiques (initiale encadrée), caractéristique des éditions hollandaises (cf. F. Weil page 29). Un exemple à la page 2 avec une initiale « P » encadrée. Les fleurons employés sur la page de titre auraient aussi leurs mots à dire.

BM de Lille, cote 9055
BM de Lille, cote 9055

Pour résumer on notera la difficulté d’identification entre plusieurs éditions du même ouvrage, dont les caractéristiques  (si on ne se penche pas sur la composition de l’ouvrage, les ornements…) peuvent laissent croire que l’ouvrage que l’on a entre les mains est l’édition originale. Pas facile…

Léo Mabmacien

Sources utiles :

WEIL F. L’Interdiction du roman et la librairie : 1728-1750. Paris : Aux Amateurs de livres, 1986. 648 p.(Collection des mélanges de la Bibliothèque de la Sorbonne, ISSN 0763-4862 ; 3). ISBN : 2-905053-19-4.

Contribution à l’identification de quelques contrefaçons de la fin du XVIIe siècle : l’exemple du Nouveau Testament dit de Mons. Mémoire de Recherche pour le diplôme de conservateur de bibliothèque [en ligne]


10 réflexions au sujet de « Original, contrefaçon ? Les mémoires du maréchal de Berwick »

  1. Passionnante enquête ! Comme cela, à l’instinct, j’avais donné la 4ème comme l’originale, mais quand on lit ensuite vos commentaires, on se dit que l’instinct ne suffit pas et qu’il faudrait la science !! ;)

  2. les ouvrages page de titre n°1 et n°2 me semblent identiques sauf le titre, je n’ai pas vérifié les préfaces, difficile avec les google qu’on ne peut pas imprimer, ce serait donc des impressions françaises (parisiennes) rhabillées avec pages de titre différentes, on ne peut donc parler de contrefaçons

    cordialement
    fw

  3. @ Textor : vous avez du flair ;-))
    @FW : les ouvrages 1 et 2 ne sont pas identiques, les pages liminaires sont totalement différentes…

    Léo

  4. lls sont je crois identiques sauf les pages de titre et peut-être les préfaces, mais pour le texte il me semble que c’est le même donc un libraire inconnu(ou le même ?,)a acquis des exemplaires de l’édition originale et fait réimprimer les pages liminaires. Ce n’est pas à mon avis une contrefaçon mais un réemploi.
    Les signatures en chiffres romains mais vous donnez des exemples de chiffres arabes à propos de la 4e page de titre ne sont pas caractéristiques des Provinces Unies, il faut d’ailleurs distinguer les impressions Amsterdam et La Haye, ces dernières plus proches des parisiennes

  5. Exact ! à part les pages liminaires et la page de titre…Un réemploi oui, une nouvelle émission non ?
    Exact aussi pour les chiffres arabes… J’ai trouvé : Leyde : chiffres romains (1575-1643), Amsterdam (combinaisons arabes / romains (1751-1781)… A nuancer oui…

    Léo

  6. Première page de titre: la vignette me semble identique à celle de L’économie de la vie humaine traduite sur un manuscrit indien [par Robert Dodsley] La Haye, Scheurleer, 1751. J’essayerai de voir l’ouvrage. Si c’était le cas ce serait un argument pour une impression de La Haye.

    cordialement
    fw

  7. On va voir les réclames en pensant que les parisiennes sont différentes des hollandaises et on constate qu’il y a des exceptions. Se fier donc à son flair…

  8. j’ai vu à Dole L’économie de la vie humaine[Dodsley] La Haye, Scheurleer, 1751, qui a la même vignette que l’exemplaire n°1 de Mannheim, au titre du I et I p. 24 et II p. 108.avec date sans points, réclames par page et signatures en chiffres arabes. La première partie a un titre rouge et noir et la seconde un titre noir
    Conclusion?

    cordialement
    fw

  9. Effectivement on retrouve bien le fleuron de la 1ère page de titre à l’intérieur de l’économie de la vie humaine. Par contre ce que je trouve étrange ce sont les pages liminaires de cette édition : elles dénotent une édition hollandaise à coup sûr mais à partir du titre de départ j’ai l’impression d’avoir une édition française devant moi… Ne pourrait-on pas avancer l’hypothèse suivante : nouvelle émission hollandaise avec changement des parties liminaires en reprenant des feuillets d’une édition parisienne ? Ce qui irait bien avec notre deuxième édition (titre en rouge et noir) ? Qu’en pensez-vous ?

    Bien cordialement
    Léo

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