« La librairie n’a jamais été aussi vilaine »


Bonjour,

« La nécessité absolue de produire avant tout du bon marché fait que, de l’avis de tous les gens compétents, la librairie n’a jamais été aussi « vilaine» qu’aujourd’hui. Et cela non pas par la faute seule des imprimeurs ou éditeurs, mais par celle du public surtout, pour qui le plus bas prix est l’argument décisif, l’unique et suprême cause déterminante du choix. S’il arrivait un jour, écrit Crapelet, que le public, qui sait, quand il le veut, que plus un travail approche de la perfection, plus il a de prix et de valeur réelle, voulût n’estimer et ne rechercher que les livres d’une correction rigoureuse, et que cette qualité avant tout, comme la limpidité dans le diamant, obtînt sa faveur, et une juste indemnité des difficultés vaincues pour y parvenir, sans doute alors les libraires et les éditeurs seraient forcés de ne pas fonder la réussite de leurs entreprises sur l’unique base du vil prix de la fabrication  et la typographie tournerait toutes ses vues et tous ses efforts vers la correction des livres. C’est au public à se prononcer ; car il a toujours les moyens de se faire servir selon ses goûts. » Et encore : « Il n’est pas douteux que ceux qui ont les moyens d’acheter des livres, et qui ne considèrent que le bon marché dans leurs acquisitions, ne peuvent pas employer plus mal leur argent. Les libraires (éditeurs), entraînés par le goût du public, le servent à son gré, en épuisant toutes les combinaisons pour lui donner de la marchandise à bas prix, mais qui ne conserve pas la moindre valeur ; car on n’a jamais bon marché d’un livre incorrect, altéré, tronqué, et imprimé sur du mauvais papier…. Evidemment, le livre coûtant moins cher a pu se répandre davantage, profiter, par conséquent, à plus de monde ; mais la qualité, qui est la seule chose que nous ayons en vue ici, pâtit de cette abondance et de ce bas prix. Même les publications prétendues artistiques ou qualifiées de « luxe » se ressentent de ce système ; c’est non seulement le papier, la composition, le tirage, etc., qu’on veut avoir au plus chétif taux possible ; ce sont les dessins, la gravure, etc. Forcément on en donne au public «pour son argent» ».

Un constat du début 20e qui pourrait tout à fait s’appliquer à notre 21e siècle non ? Sans aller comme l’a fait Henri Michaux jusqu’à refuser toute publication de ses œuvres en poche.

Extrait du Petit manuel de l’amateur de livres par Albert Cim. Flammarion, 1923, p. 126-128. L’ouvrage est disponible en ligne.

Léo Mabmacien

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8 réflexions au sujet de « « La librairie n’a jamais été aussi vilaine » »

  1. Bonjour Léo.
    Bonne rentrée, -littéraire ou non, that is the question, isn’t it?- à vous.
    Merci pour ce lien.
    Je connaissais le travail intellectuel, qui m’a particulièrement servi.
    Je découvre celui-ci.
    Bien à vous.
    Sandrine.

  2. Moi, je n’achètes que des livres anciens ou de beaux livres sur du beau papier . maladie du bibliophile.

    Pour les autres, il faut bien subir les temps qui courent . je les lis et les donnent à la bibliothèque de mon village.

    je me suis amusé depuis 2 ans à faire un livre , avec l’aide d’amis bénévoles et l’aide de l’imprimeur.

    Il sera en librairie , imprimé sur linotype, à 25 euros . heureusement il reste encore quelques éditeurs passionnés pour le faire avec des imprimeurs non moins passionnés .

  3. @Sandrine,
    un pur hasard cet article qui tombe (bien) avec la rentrée littéraire…
    @ Jean Pierre Fournier,
    n’hésitez pas à nous tenir au courant de la parution de votre livre !

    Léo

  4. Depuis l’année 1455 jusqu’à nos jours la qualité du livre imprimé s’est constamment dégradée jusqu’à sa disparition complète au milieu du XXIème siècle, supplanté par les tablettes numériques…. qui elles-mêmes n’ont plus la qualité qu’elles avaient en l’an 2012.
    T

  5. Tout a fait d’accord , mais c’est que du passé à part quelques rares exceptions.

    Par contre, il reste quelques petits éditeurs « fous » qui font encore des livres , par passion, sur de beaux papiers, encore faut-il le faire savoir et les encourager.

    Il en est de même pour la reluire traditionnelle et la reliure de création.

    Il ne faut pas , malheureusement compter sur les Bibliothèques à part quelques exceptions près qui s’en s’en désintéressent totalement, à part quelques rares exceptions, nous les connaissons.

    Ne parlons pas du Ministère de la Culture !!!

  6. Ce sont les artisans qui resteront quand le livre papier aura quasiment disparu et ne servira plus qu’à des publications rapides et périmées…

    Pour les bibliothèques je vous trouve sévère, elles sont plusieurs (municipales) à acheter des ouvrages de petits éditeurs et / ou de bibliophilie en sachant que ces livres sortent peu (des petits éditeurs) et intéressent peu de personnes. Et oui il ne faut pas oublier que peu de gens s’intéressent aux livres anciens, encore moins à la bibliophilie contemporaine… Sans parler des budgets en baisse des bibliothèques…Et quand le budget est réduit….

    Léo

  7. Je ne sais pas si le livre papier peut disparaitre aussi facilement que vous le dites. Les compétences developpées par nos cerveaux pour lire un écran lumineux sont différentes de celles pour la lecture sur papier. Ces mêmes compétences « lumineuses » portent en elles mêmes, leurs limites : mal à la tête plus rapidement, pollution visuelle de la rétine, non possibilité pour l’oeil de faire un retour arrière-avant-arrière, ( rien de sexuel ), quasi inconscient, qui aide à la mémorisation et la compréhension en profondeur des textes… D’où des approximations et une dilution du savoir, problèmatiques sur le long terme. L’effet zapping est induit par ces mêmes limites. Et puis, pour les écrivains, la rapidité de correction sans pouvoir garder trace du cheminement, qui fait d’un texte non publiable à un texte publiable, est une perte pour le genre humain, qui veut , un jour étudier le cerveau des écrivains et comprendre ce qu’il y a de plus dans leurs têtes.
    Avis éclairé par les lectures de sciences et vie, Alberto Manguel, Cosinus et Virgule, France Inter, la tête au carré.
    Pour les budgets… la cata. Mais bientôt les politiques , qui lisent votre site, vont se rendre compte de la perte que représente le non developpement de moyens de financement pour la sauvegarde de ce patrimoine essentiel, qui contient les bases de notre vie en société.
    SI SI, Ils lisent. Le retour à un respect des valeurs, est imminent. Aprés tout, la peine de mort à mis 2000 ans à être perçue comme une abomination. Le livre peut bien attendre encore quelques siècles. Le tout est qu’il existe encore quelques fous qui le defendent.
    Bien à vous,
    Sandrine.

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