Apostol [les Actes des apôtres] : un livre religieux en cyrillique roumain / L’imprimerie à Blaj


titre frontispice des Actes des apôtres

Je suis ravi de pouvoir vous présenter un livre ancien imprimé en 1814 en alphabet cyrillique roumain à Blaj, ville de Transylvanie en Roumanie qui à l’époque faisait partie de l’Empire d’Autriche. Vous allez me dire 1814 ce n’est pas très vieux mais pour la Roumanie c’est un livre ancien (« en Roumanie, les livres considérés comme anciens sont soit les livres étrangers d’avant 1700, soit les livres roumains d’avant 1830″), l’imprimerie ne se transformant qu’au milieu du 19e siècle. Outre son aspect vénérable et artisanal (papier vergé, plats sur ais de bois, fermoirs, reliure…), l’alphabet en cyrillique roumain vient confirmer que l’ouvrage est bien antérieur à 1860. L’alphabet cyrillique est utilisé en effet jusqu’en 1860 (entre 1830 et 1860 on employa un alphabet de transition composé de lettres cyrilliques et latines) pour n’employer après qu’une écriture latine.

Le plus compliqué avec un livre en cyrillique c’est d’arriver à comprendre le texte que l’on a en face de soi. Il s’agit dans un premier temps d’établir une translittération du texte (du cyrillique en alphabet latin, donc en roumain) puis d’effectuer la traduction en français. Je tiens à remercier ici Gabriela et Adriana qui ont bien voulu m’aider. Un grand merci à elles.

Le livre que vous avez devant vous est un Apostol ou Actes des apôtres, 5e livre du Nouveau Testament, écrit par Luc l’évangéliste ou Saint Luc. « Le récit débute avec l’Ascension suivie de la Pentecôte et relate les débuts de l’Église primitive qui se constitua autour des Apôtres à Jérusalem et se répandit ensuite en Judée, Galilée et Samarie et dans les communautés juives de la diaspora, avant de se séparer d’elles. » (Source : Wikipédia). L’ouvrage de format in-folio comporte 264 pages, le texte est en noir et en rouge sur deux colonnes, un titre frontispice (titre à encadrement gravé sur bois signé) avec pour le titre de l’ouvrage une gravure sur bois en rouge, une illustration à pleine page, de nombreux bandeaux, de nombreuses lettrines en rouge à motif végétal, de culs-de-lampe dont l’un avec un visage. La reliure est en basane avec ais de bois et fermoirs, au plat supérieur deux filets d’encadrement et un médaillon central (crucifixion). L’ouvrage , à l’usage de l’Eglise grecque-catholique roumaine, a beaucoup servi (nombreuses tâches de cire, manipulation, reliure…) jusqu’à ce que le cyrillique soit abandonné. Il a miraculeusement survécu depuis. Malheureusement aucune marque d’appartenance ne se trouve dans le livre. Un exemplaire de cette édition est désormais disponible en ligne sur la Biblioteca Digitala BCU Cluj (fichier pdf en trois parties).

plat supérieur avec un médaillon central (Jésus sur la Croix)

Voici la translittération complète de la page de titre :

Ev(an)g(helist) Marco                                                      Ev(an)g(helist) Matthei
Sf(â)nt(u)l Apostol P(e)tru                                              Sf(â)ntul Apostol Pavel

Apostol
Acum  antrea oară așezat și tipărit după rânduiala Beséricii  Răsăritului
Supt stăpânirea prea  Înălţatului Împărat al Austrii
Francisc Întie
Craiul  Apoastolicesc, mare prinţip  al Ardealului și célélalte.
Cu blagoslovenia Exselenţii sale prea Osfinţitului și prea Luminatului Domnului Domn
Ioani vo(e)v(o)d.
Vlădicul Făgărașului
În Blaj, la Mitropolie.
Anul de la nașterea lui H(ri)s(tos) 1814

Cu tiparul seminariului

Ev(an)g(helist) Ioani                                                             Ev(an)g(helist) Luca

Tipograf  Sandul (en bas à gauche)

Et sa traduction en français :

Marc l’Evangéliste (symbolisé par un homme d’âge mur, attribut : un lion ailé)   Matthieu l’Evangéliste  (symbolisé par l’ange, attribut : un livre)

Pierre l’Evangéliste ou Saint Pierre (représenté avec des clés)         Saint Paul (ou Paul de Tarse)  représenté avec une épée

Apôtre [Les actes des apôtres]
Mis en page et imprimé pour la première fois selon la coutume de l’Eglise de l’Orient sous le règne de l’illustre Empereur d’Autriche
François 1er
le prince des apôtres, Grand Prince de Transylvanie etc
Avec la bénédiction de son Excellence sacro-sainte et illuminée le

Seigneur Joan
Seigneur du Făgăraş
A Blaj, dans l’Eglise Métropolitaine
L’ année de la naissance du christ 1814

Dans l’imprimerie du séminaire

Saint Jean (attributs :  un aigle et un livre)             Saint Luc (attributs : un livre et un boeuf aîlé)

Sandul Tipograf

L’auteur de cette gravure sur bois est Sandul Tipograf, Moldave ayant exercé au 18e siècle à Rădăuţi, Buzău et Jassy (Iasi aujourd’hui). Il fut semble t-il également imprimeur.

Saint Luc, symbolisé par un livre et un boeuf, gravure sur bois au verso de la page de titre
début du texte, en haut à droite la pagination, en bas au milieu la signature (en chiffres) et en bas à droite la réclame

cul-de-lampe
bandeau

L’imprimerie à Blaj

Blaj, petite ville de 20 800 habitants, située en Transylvanie et qui possède une cathédrale baroque, édifiée entre 1738 et 1749, fut un centre religieux et culturel important. Le siège épiscopal de l’Eglise grecque-catholique roumaine est transféré par l’évêque Inocenţiu Micu-Klein à Blaj en 1737. Outre la cathédrale, un monastère, des écoles et une bibliothèque (détruite avec l’arrivée des communistes en 1948) sont construits et une imprimerie est mise en place en 1747. De l’ imprimerie du séminaire sortent des livres religieux nécessaires à l’Eglise, le premier document imprimé étant une feuille volante en 1747. A partir de 1750 une grande activité typographique commence : « un Ceaslov (Livre d’heures) richement illustré de xylographies en 1751, « Liturghie (Livre de messes), Molitvenic (Livre de prières) Octoih (Recueil de chants religieux), Catavasier, Acatistier (Recueil de prières), Psaltire, Evanghelie, Apostol (Les Actes des Apôtres), Penticostar (Recueil de prières du carême et pour le temps écoulé entre Pâques et la Pentecôte), Triod, Minologhion et la Bible » (Source : L’imprimerie à Blaj, ref. ci-dessous). Sont imprimés aussi des controverses religieuses, des manuels scolaires et des éphémères en lettres cyrilliques, latines, gothiques. Les tirages vont jusqu’à 1400 exemplaires, les livres imprimés ayant une large diffusion.

Après la parution du Minologhion en 1781, le livre le plus richement illustré de cette imprimerie, le nombre d’ouvrages imprimés baisse sensiblement. Après 1801 et surtout après 1817 les mauvaises conditions économiques et politiques recentrent l’imprimerie autour du livre religieux. L’imprimerie du séminaire comptait au plus fort 10 employés (souvent d’origine hongroise), le plus important étant le « magister typographiae ». La diffusion des livres était assurée par l’imprimerie elle-même, soit directement aux intéressés (gens d’église, moines…) soit par des intermédiaires (maîtres d’école). L’imprimerie se modernise après 1840, son activité est stoppée en 1948 avec l’arrivée des communistes au pouvoir.

Le Muzeul de Istorie Augustin Bunea de Blaj conserve une partie du matériel de l’imprimerie dont une presse et des plaques xylographiques.

« Porteurs de sentiments roumains, d’idées nouvelles et monuments de langue roumaine, les livres imprimés à Blaj ont joui d’une grande considération dans l’espace roumain et même en dehors de ses limites, malgré les interdictions politiques ou confessionnelles. »

 

Exemplaire numérisé en ligne dans la Biblioteca Digitala BCU Cluj

Source utilisée (un grand merci à son auteur !) :

TATAI-BALTĂ Cornel. L’imprimerie de Blaj (1747-1830). In Magyar Könyvszemle, vol.2, n°118, 2002 p. 113-128 [en ligne]

Aller plus loin :

Dictionnaires en ligne roumains, langue roumaine, littérature et divers liens sur Lexilogos

La représentation des saints – Musée des Beaux-Arts de Bordeaux (pdf)

L’Un (est) l’Autre : Voyage en Roumaine en compagnie des étudiants de la MFR de Gien par Laurent Girard, 1997 : partie 1 et 2.

un récit de voyage un peu daté mais dont l’auteur parvient à restituer parfaitement la culture roumaine, ses habitants… Passionnant !

Léo Mabmacien


12 réflexions au sujet de « Apostol [les Actes des apôtres] : un livre religieux en cyrillique roumain / L’imprimerie à Blaj »

  1. Oups pardon ! Merci de suivre le blog !

    Je viens de faire un petit tour sur votre blog, j’aime bien la présentation de votre catalogue…
    Par contre je ne suis pas très fort en espagnol…. ;-))

    Bien à vous
    Léo

  2. Ôtez moi d’un doute. Tout dans ce livre nous rappelle la naissance de l’imprimerie. Les premières presses de Gutenberg ont mis si longtemps pour arriver en Roumanie ?

    Excellent article. Le livre est révélé par vos recherches et votre traduction. Mon Dieu, que tout cela semble difficile, néanmoins ;-)) Pierre

  3. Bonjour Pierre,
    La Roumanie en tant que telle est récente (19e siècle), la région a été longtemps l’objet de féroces conflits, d’occupations et la proie d’envahisseurs qui passaient par la plaine du Danube (dur de se développer sur le long terme)… En tout cas l’imprimerie a fait son apparition au début du 16e (premier livre imprimé en 1508 : « Octoih » , voir ici : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2008-01-0052-010)… Ne pas oublier qu’en France même on trouve jusqu’en 1850 voir après des livres imprimés sur presse à bras, je pense à toute la littérature populaire et de colportage…. et qu’on prend maintenant 1830 comme date pour un livre ancien…. Je pense aussi que l’imprimerie du Séminaire à Blaj a gardé longtemps un caractère conservateur, les religieux ont mis un certain temps à changer leurs habitudes, et c’est vrai que l’évolution est plus lente en Europe de l’est qu’en France par exemple…. Il faut noter que l’on trouve beaucoup de manuscrits du 18e siècle, la copie étant une pratique courante à l’époque où un livre était cher, très cher…. A part les églises et monastères les livres anciens étaient rarement présents dans les habitations….
    Bien à vous

    A lire (en roumain) sur les débuts de l’imprimerie :
    http://altmarius.weblog.ro/2009/03/05/liturghierul-lui-macarie-1508-2/

    Images du premier livre roumain (1508) :
    http://www.manastireadealu.ro/primele-tiparituri.html

    Léo

  4. Très intéressant. Pour la musique religieuse, j’ai un livre de ce genre, édité à Vienne en 1823, qui est en cyrillique roumain avec une notation musicale neumatique qui ressemble un peu à de l’arabe ou à de la sténo. Qui peut me dire comment étudier et traduire cette notation ? Y a-t-il encore des gens qui la pratiquent ou du moins la comprennent ? Le titre est : Paraclitique ou Grand Octoeque, recueil d’offices liturgiques des huit tons (In-8° carré, notation byzantine, 302 p., impr. en noir et rouge). Merci d’avance.

  5. Merci :-))

    Pour la notation je ne suis pas du tout compétent, il faudrait vous adresser à un(e) spécialiste de cette notation (universitaire, musicien…).Bon courage et bravo pour votre livre en cyrillique roumain. Par curiosité, si vous pouvez m’envoyer quelques images du livre, ce sera avec plaisir.
    Bien cordialement
    Léo

  6. Un universitaire spécialiste de la notation byzantine et du cyrillique roumain, c’est justement ce que je cherche. Merci quand même de votre intérêt. Si j’avais une adresse postale, je vous enverrais volontiers la photocopie du feuillet de titre et d’une page témoin, mais je n’ai pas de scan. D’ailleurs ce livre ne comporte aucune illustration.

  7. Merci encore. Non, je n’ai pas non plus d’appareil photo numérique. Je sais, je suis un dinosaure… Mais j’en ai presque l’âge (71 ans) !

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