La République utile (étude de la Question sociale) par Emile Thirion : un livre singulier


page de titre (fonds Léo Mabmacien)

La République utile (étude de la Question Sociale) par E. Thirion. Senlis, imprimerie Ernest Payen, 1890.

La révolution industrielle au 19e siècle, le développement du prolétariat suite à l’exode rural vers les villes, la montée en puissance du capitalisme et du libéralisme amenèrent de nombreuses personnes à s’interroger sur ces bouleversements. La « Question sociale » se pose donc pour essayer de définir les réformes économiques et sociales à mettre en œuvre, entre libéralisme et étatisme.

Bien entendu de nombreux ouvrages paraissent sur cette problématique à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Emile Thirion (dont nous ne savons pas grand-chose) fait parti de ces auteurs.Né en 1825 (décédé au début du siècle suivant) il est l’auteur d’essais politiques, sociologiques, psychologiques et de romans. Parmi ses publications citons Neustria, utopie individualiste ; Pensions de retraite pour les vieux ouvriers et bien sûr la République utile.

En lisant cet essai (fort intéressant) je n’ai pas pu m’empêcher de penser au monde économique et politique actuel. Certaines des solutions proposées par Emile Thirion pourraient tout à fait être appliquées aujourd’hui où la Question sociale est de retour.

Voyons en détail ce que nous propose l’auteur.

Un avant-propos marque le début du livre, posant les bases du livre et les volontés de l’auteur. Le premier chapitre pose la question de savoir s’il existe une Question sociale.

Pour lui les revendications sociales de son époque ont pour base la Révolution de 1789. L’ œuvre de 1789 a dévié de son but, la bourgeoisie conservant les privilèges et les abus de l’Ancien Régime. La Constituante « avait compris que le capital réalisé, sous forme de propriété, était la matière par excellence ; en lui faisant supporter la principale charge de l’impôt, elle dégrevait virtuellement le capital en voie de formation, ce qui est la meilleure et la plus sûre manière de protéger l’industrie, l’agriculture et le commerce. C’était en même temps mettre la vie au meilleur marché possible, empêcher par suite l’accroissement indéfini du prix de la main d’œuvre, et pourtant faciliter l’épargne, et par l’épargne, l’accession de tous à la propriété. Revenir à ces principes est sans doute plus difficile aujourd’hui (…) et pourtant c’est là, et là seulement peut-être, la solution de ce que, (…) on continue à appeler la Question Sociale. »

Il y’ a donc bien une « Question sociale », à un moment où « de jour en jour la mendicité s’accroît, l’assistance publique ploye sous le fardeau de ses charges grandissantes ; la terre nourrit à peine celui qui la féconde ; l’industrie attire les bras qu’elle ne paie que d’une façon intermittente ; héritière de la Noblesse, la Finance reconstitue à son profit les monopoles et les privilèges ; l’instruction plus répandue fait naître des besoins intellectuels inconnus hier ; la moralité publique cesse de progresser (…) ». La masse, insatisfaite, gronde, réclame et demande l’égalité. Telle est la question sociale pour Emile Thirion.

Ainsi la propriété est pour lui la garantie de la liberté et base de l’amélioration des conditions de vie. S’opposant à toute nationalisation de la propriété, il considère celle-ci comme un facteur d’émulation de l’être humain, l’encourageant à développer ses capacités intellectuelles et corporelles mais aussi créant une stabilité du citoyen : « tout prolétaire dont on fait un propriétaire, de révolutionnaire devient conservateur ». « Plus il y’ aura de prolétaires devenus bourgeois plus la société sera riche et forte ».

Le changement pour lui ne passe pas par la révolution mais par un évolution savante. Il s’inscrit dans un courant réformateur.

Le 4e chapitre est consacré au salariat. Selon lui l’affranchissement universel (le but ultime) est atteint en respectant les lois primordiales de l’évolution du travail et de la science et non de substituer à celle-ci une doctrine d’invention humaine. Dès lors la « prospérité de la société est basée sur le développement de toutes les facultés naturelles de l’homme (…) Plus une société renferme d’individus instruits (…) plus elle a de chances de bien choisir ses administrateurs ; plus elle fait progresser les sciences qui augmentent l’action de l’homme sur la nature, plus s’accroissent dans son sein la richesse et la sécurité publiques. »

L’individualisme est la condition sine qua none du progrès, mais il ne faut pas confondre celle-ci avec l’égoïsme (« qui n’en est que la dégradation »). Le collectivisme où « régnerait l’égalité la plus absolue, jusqu’au droit à l’existence garanti même au plus paresseux, au plus vicieux, au plus incapable »  est rejeté par Emile Thirion  : « supprimer la propriété c’est supprimer l’effort ». Au collectivisme il préfère comme  « les véritables praticiens du Socialisme » opposer le mutualisme, permettant d’associer les individualités vers un but commun, sur une saine émulation mutuelle.

Le salariat est pour lui une avancée, permettant l’accession à la propriété. Il s’agit de faciliter cette accession par la coopération et le crédit (5e chapitre).

A travers notamment l’exemple des Equitables Pionniers de Rochdale, Emile Thirion montre que l’association entre prolétaires (chacun cotise un peu par mois pour ensuite bénéficier de prix avantageux…) permet d’aider le salarié et même de lui faire des économies. Le crédit mis à la portée du prolétaire est favorisé par la création de banques populaires, lui permettant de devenir propriétaire et d’entreprendre.

L’ origine du mal (chapitre 8) vient pour lui de la ville où les habitants sont plus corrompus que les habitants des campagnes. Il s’agit de retenir dans les campagnes les fils et les filles de paysans, d’organiser comme dans les villes tout ce qui peut être agréable (assistance publique, bibliothèques…), de rendre la propriété accessible, de favoriser l’épargne , que la culture du sol plus rémunératrice, la vieillesse du travailleur garantie… Pour cela il faut modifier les lois. Mais aussi faire en sorte que les personnes les plus fortunées sacrifient « une portion des privilèges iniques et fortuits » qu’elles possèdent.

Pour régler pacifiquement la question sociale il s’agit de proposer des réformes administratives, judiciaires et fiscales qui « détruiraient des injustices ; toutes tendraient à reconstituer l’ordre social tel que la Révolution l’avait esquissé ».

Tout d’abord en matière de réformes administratives il s’agit d’ appliquer la décentralisation, la centralisation étant d’essence monarchique, afin de favoriser la « vie politique qui est indispensable dans une démocratie ». Il prône l’instauration de cantons, un rôle réduit pour les communes afin d’éviter l’esprit de clocher. « C’est la seule réforme capitale, la seule qui puisse affranchir l’électeur rural, lui permettre de se rendre compte de ses besoins et de les formuler. »

Les réformes judiciaires « comme les réformes administratives se bornent presque à une seule : la diminution, sinon la suppression, des frais de justice. La justice gratuite est une promesse de la Révolution, qu’il serait bien temps de réaliser ». Les détails de cette réforme sont ensuite décrits. Les réformes fiscales elles, concernent la suppression des contributions indirectes (taxes sur la consommation alimentaire, taxes douanières, taxes sur la transmission des biens). Il explique pourquoi il faut les supprimer, les effets de leur suppression et la question du financement de ces mesures.

Ainsi l’impôt qui frappe les liqueurs alcooliques entraîne selon lui l’usage des alcools « mal rectifiés » qui sont de véritables poisons. Aux alcools forts (supérieurs) le vin à bon marché (par exemple) « conserverait la santé du prolétaire, mais encore serait pour lui d’un usage économique, puisqu’il ne diminuerait pas le temps consacré au travail, comme le fait l’ivresse si prompte des alcools, de plus, le vin est souvent bu à la maison, et alors toute la famille en profite. » La doctrine hygiéniste règne !

page de faux-titre avec l’envoi de l’auteur et le cachet du Cercle du Soldat (fonds Léo Mabmacien)

La suppression des barrières douanières doit favoriser le libre-échange pour Emile Thirion. Il se réfère à David Ricardo et déclare que la concurrence avec les pays étrangers est nécessaire, quitte à supprimer quelques industries du pays. Pour lui l’industrialisation et le coût moins élevé de la main d’œuvre à l’étranger (déjà) font que l’on doit abandonner certaines industries et productions aux pays qui ont une meilleure productivité (et un prix de vente moins élevé) et se concentrer sur les industries de luxe (orfèvrerie, armurerie, gainerie bimbeloterie, ébénisterie, ameublement, confection…), permettant des salaires plus élevés.

Il s’agit aussi de supprimer les frais d’enregistrement et les droits de succession en instaurant un impôt foncier plus élevé qui taxerait moins les petites propriétés et les industries et taxerait plus les grandes propriétés foncières. « Ainsi se réaliserait l’abandon de la terre aux mains de celui qui la féconde, de l’usine aux mains de celui qui la fait fonctionner, et, en somme, par figure de langage, la propriété de l’outil par l’ouvrier ».

En conclusion Emile Thirion explique qu’il a bien démontré qu’il existe une Question sociale, qu’il a « essayé de prouver que le progrès consiste dans le développement de l’Individualisme, et que la Société la plus forte et la plus heureuse est celle qui contient proportionnellement le plus grand nombre d’Individus, c’est à dire de personnes instruites, réfléchies, capables en un mot de prendre une part utile au gouvernement de l’Association ».

A l’opposé du Collectivisme et de l’ Etatisme qu’il condamne, le développement individuel de l’homme et de la Société humaine dans son ensemble s’appuie sur ses trois bases inébranlables : « travail, liberté, propriété. »

Léo Mabmacien

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5 réflexions au sujet de « La République utile (étude de la Question sociale) par Emile Thirion : un livre singulier »

  1. Emile Ambroise Thirion est né à Saint Aubin Epinay (10 km au sud-ouest de Rouen) le 4 juillet 1825. Il se marie à Senlis à l’âge de 41 ans le 5 juin 1867 avec Héloïse Joséphine Fournet âgée de 37 ans. Ils légitiment ainsi leurs 4 enfants nés hors mariage. Ils étaient venus s’installer à Senlis à la fin des années 1850.
    Ils habitent Villevert, un faubourg de Senlis. Il se qualifie de cultivateur. À Paris, son frère est ingénieur, ses amis sont musicien, homme de lettres, architecte. En mai 1872, Emile Thirion est vice-président de la Société d’instruction générale de Senlis. Militant local de la république sociale et de l’éducation laïque, radical, anticlérical il prend parti dans la presse de sa cité. Il utilise le pseudonyme de « Père Ambroise ». Il fonde et préside la société d’Horticulture de Senlis.
    Sur ses livres il appose un petit tampon en guise d’ex-libris.
    Il publie de nombreux opuscules politiques dont le recueil de ses articles « la politique au village (1896) ». Il écrit également des contes à clefs qu’il situe à Belleville-sur-Oise, pseudonyme transparent pour Senlis (Contes de Picardie, 1903, l’Institutrice, 1905…). Ces récits font revivre la petite ville provinciale et ses habitants. L’un d’eux par exemple met en scène les membres du Comité Archéologique de Senlis.
    Tous les livres que j’ai rencontré de lui étaient imprimés à Senlis.
    Il meurt le 4 janvier 1906 à Senlis âgé de 80 ans.

    Lauverjat

  2. Grand merci à vous Lauverjat pour cette copieuse notice biographique. Je suis curieux : comment avez-vous trouvé toutes ces informations ?
    Merci

    Léo

  3. Pour la notice, j’ai fait court, sources multiples : « fond Lauverjat », Société d’Histoire et d’Archéologie de Senlis, Archives départementales de l’Oise, livre de Philippe Papet « Cléricaux et anticléricaux dans l’arrondissement de Senlis (1870-1914) »…

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