Une signature contre les contrefaçons de livres sous l’Ancien régime


Page de titre des Principes généraux et raisonnés de la grammaire françoise  (fonds Léo Mabmacien)

Les Principes généraux et raisonnés de la grammaire françoise de Pierre Restaut (1696-1764) est un des best-sellers du 18e siècle en France. Il a connu de nombreuses éditions, réimpressions et également des contrefaçons. Sur l’édition que je vous présente (indication de 10e édition ?) l’adresse sur la page de titre est la suivante : « A Paris, aux dépens de Lottin, le Jeune, rue Saint Jacques, vis-à-vis la rue de la Parcheminerie. M. DCC. LXVII. Avec approvation, & Privilége du Roi. »

La mention « aux dépens » doit nous mettre sur nos gardes et nous faire penser à une contrefaçon imitant l’édition autorisée. Cependant ce n’est pas si simple que cela : l »imprimeur-libraire Antoine-Prosper Lottin dit le jeune (1733-1812) a bien existé ; la date de publication sur la page de titre (1767) correspond à l’activité de Lottin le jeune (1758 à 1788) et l »approbation et le privilège se trouvent bien à la fin de l’ouvrage. J’ai fait une petite recherche pour voir si je ne pouvais pas trouver une édition en ligne, histoire de comparer entre les deux exemplaires. L’édition proposée par Google Books est identique en tous points sauf qu’il n’y a pas de page de faux-titre sur l’exemplaire numérisé, une page de faux-titre qui propose un petit texte d’avertissement au verso fort intéressant. Le voici :

avertissement au verso de la page de faux-titre

« Il est important d’avertir le public qu’il se débite plusieurs éditions contrefaites du présent ouvrage dans les pays étrangers, & même en France. Elles sont très mal imprimées, et remplies de fautes. La bonne édition, correcte & faite (…) avec exactitude sur le manuscrit de l’auteur, porte sur le titre le nom de Lottin le jeune, & se trouve signée de sa main au dos du même titre, pour la distinguer de ces impressions furtives et fautives. Ces mauvaises éditions, qui portent comme les autres le nom du libraire de Paris, paroissent soignées au premier coup d’œil ; mais, outre qu’elles sont toutes constamment remplies de fautes, l’on peut aisement les reconnoître encore au nombre de pages. L’édition de Paris en a 648, sans compter la préface, l’avertissement et… Les autres le plus souvent ont quatre-vingt à cent pages de moins ; pas là on peut juger quelle différence il y entre ces contrefaçons et l’édition présente (…) »

signature de Lottin au verso de la page de titre

Il pouvait arriver au 18e siècle que la contrefaçon soit très difficilement décelable. D’où la présence d’un avertissement au public de la part de l’imprimeur-libraire,  « avis au public » qui était accompagné de la signature manuscrite de l’éditeur certifiant les bons exemplaires de ceux contrefaits. Le prix faisait aussi office de distinction puisque bien évidemment un livre contrefait est bien moins cher. De même la présence de fautes et une mauvaise impression sont également une bonne indication. L’ouvrage ici présent porte la signature manuscrite de Lottin, le nombre de pages correspond, il est bien imprimé…Cette édition semble bien être une édition autorisée, le seul hic pour moi étant la mention de « aux dépens ». Je n’arrive pas à trouver une réponse définitive. L’absence de cet avertissement dans l’exemplaire sur Google Books me donnait à penser que l’ouvrage était une contrefaçon récupérée par Lottin puis validée par sa signature. Mais je pense que l’exemplaire sur Google Books a perdu sa page de faux-titre en étant relié au 19e siècle (la reliure est du 19e). Alors édition pirate ou édition autorisée je n’en sais rien. Par contre il est intéressant de voir quelques-uns des moyens à disposition des imprimeurs-libraires pour lutter contre la contrefaçon. On retrouvera la signature de l’éditeur, garant de l’édition présentée, au 19e siècle.

Sources :
Martin H-J. Histoire de l’édition française, tome 2. Paris : Promodis, 1984
Principes généraux et raisonnés de la grammaire françoise. Edition de 1767, aux dépens de Lottin le Jeune [en ligne]

Léo Mabmacien

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4 réflexions au sujet de « Une signature contre les contrefaçons de livres sous l’Ancien régime »

  1. Aux dépens, dans son sens premier, signifie seulement « aux frais de ». Il n’est donc pas si étonnant, étant entendu que l’édition de l’ouvrage se fait aux frais (aux dépenses) de Lottin.

    On retrouve aujourd’hui cette lutte contre la contrefaçon dans les nombreux seals of approval/quality, comme celui-là :

  2. Je ne pense pas que la formule « Aux dépens » signe une contrefaçon car il ne serait pas logique de la mentionner sur la page de titre. Par contre le sens de cette locution est à déterminer… Pierre

  3. Ah oui, merci à vous, je n’avais pas du tout pensé à cela. Nous sommes donc bien en présence de l’édition de Lottin qui prévient contre les contrefaçons de son ouvrage.

    Léo

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