Un bibliophile chez le Compère Mathieu


Père Jean, le compère Mathieu, Jérôme, Diego (Le Compère Mathieu)

Selon Stephan Pascau la première édition du Compère Mathieu ou les Bigarrures de l’esprit humain d’Henri-Joseph Dulaurens est de 1766 ( dont il existe deux versions). Ce célèbre roman d’un non moins sulfureux auteur comporte un passage où il est question de la visite à un bibliophile en Hollande où en reprenant Didier Gambert « seul l’amateur de livres, le bibliophile comme l’écrit Dulaurens, trouve grâce aux yeux du Compère ». Je trouve que cela résume parfaitement la voie auquel doit arriver tout bibliophile, non ?

Léo Mabmacien

« Le Compère déclamoit encore lorsque nous arrivâmes devant la porte d’un Bibliophile [amateur de livres], chez qui Vitulos voulut entrer. Le Compère lui dit : si nous allons chez celui-là, & que vous lui disiez encore quelque vérité , il nous jettera par les fenêtres. — Ne craignez rien , répondit Vitulos ; s’il nous attaquenous nous défendrons.

Etant entrés chez ce Bibliophile , son bibliothécaire nous introduisit dans une salle spacieuse , remplie des livres les plus rares & les plus recherchés. Il y avait près de deux heures que le Compère et Vitulos feuilletaient & examinaient ces livres, lorsque le Maître arriva. Après les compliments ordinaires, Vitulos lui dit que sa Collection de livres était parfaitement bien choisie ;  que l’on n’y voyait point ce fatras d’inepties que les Bibliomanes [Amateurs de livres, ignorants & mauvais connaisseurs] recherchent avec tant de fureur, & dont le mérite ne consiste que dans l’imagination extravagante de ces ramasseurs de bouquins ; mais que quand il vivroit trois mille ans, il ne pourrait lire tous les ouvrages que cette bibliothèque contenait.

— Aussi ne les ai-je point achetés pour les lire tous, répondit-il : s’il m’était permis de m’exprimer en Poète, je vous dirais que je me regarde ici comme une abeille, & cette collection comme un parterre de fleurs, sur lequel je promène mon imagination , & dont je tire le miel qui me nourrit l’esprit, me fortifie l’âme, & me réjouit le cœur. Je converse avec les morts ; j’adopte, je contredis, je loue, je blâme ce qu’ils disent , & je ne m’en fais point d’ennemis. D’ailleurs, je n’ai point acquis cette Bibliothèque pour moi seul : elle est ouverte aux Savants, aux Gens de Lettres , & à mes Amis. Il est nécessaire que l’histoire, les pensées , les Opinions de tous les temps, nous parviennent & se communiquent : c’est une source où il y a une infinité de choses à prendre, une infinité d’autres à rejeter, & par conséquent toutes à conserver ; car si, pour parvenir à la Vérité, il est bon que l’on nous ait frayé quelques traces du chemin qui y conduit, il n’est pas moins utile que l’on nous montre les précipices dans lesquels l’on court le risque de tomber dans la recherche du Vrai. Enfin , si dans quelques-uns de ces livres, vous n’avez remarqué d’autre mérite que celui de la propreté de l’impression , c’est qu’indépendamment de la satisfaction particulière que je ressens en admirant les belles choses, je tâche, autant qu’il est en moi, de conserver aux Imprimeurs à venir des modèles de perfection, au dessus de laquelle ils doivent s’efforcer de parvenir , & ne jamais déchoir au dessous. Le progrès de tous les Arts utiles, & surtout d’un Art aussi nécessaire que celui-ci, doit être un des principaux objets des occupations & des amusements d’un honnête homme.

Messieurs, continua-t il, vous me paroissez amateurs des Sciences & de la Littérature ; si vous faites quelque séjour en cette ville , vous me ferez plaisir de venir passer dans ma Bibliothèque les moments que vous ne saurez mieux employer ailleurs. Si vous y faites quelques remarques dignes d’attention, je vous prie de me les communiquer. Je ne rougis point d’avouer que c’est au commerce que j’entretiens avec quelques Savants , aux lumières de quelques Etrangers qui m’ont honoré de leurs visites, que je dois la plus grande partie de mes connoissances.

— Nous dîmes au Bibliophile, que notre départ étant fixé au lendemain , nous étions bien fâchés de ne pouvoir profiter de sa politesse; & nous prîmes congé de lui. Lorsque nous fûmes sortis, Vitulos demanda au Compère ce qu’il pensoit de cet homme-la ? Je pense, répondit le Compère, que pour un Amateur , il est doux, poli & passablement raisonnable ; mais pour ces deux autres animaux, ce sont deux ignorans, deux entêtés, deux diables incarnés. »

Henri-Joseph Dulaurens

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