« Imprimée et corrigée sous ses yeux » : des problèmes de traductions et de contrefaçons


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« De la santé des gens de lettres par M. Tissot ». Page de titre

Dans la préface à une troisième édition augmentée de son oeuvre De la santé des gens de lettres, M. Tissot s’interroge sur les problèmes de traductions et de contrefaçons de ses oeuvres :

Je n’avais jamais pensé à donner cette dissertation en françois ; j’avois même détourné MM. Didot & Grasset de faire imprimer les traductions qu’on leur en avoit offert ; outre les défauts de l’ouvrage en lui-même , que je me proposois de corriger dans une nouvelle édition latine , sa forme oratoire me paroissoit exiger qu’il restât dans cette langue qui est , ou devroit être, celle des hommes auxquels il étoit destiné. J’ai été forcé à changer de plan , & une traduction détestable qu’on en fit à Paris (a) me mit dans la nécessité, en 1768, de le faire réimprimer sous mes yeux, pour me soustraire à la honte d’avoir fait un aussi mauvais livre que celui qu’on publioit sous mon nom, & qui n’est point le mien , quoique le traducteur ait cherché à le persuader au public.

Je ne me proposai d’abord que de  la corriger sur l’original, & d’en faire simplement une traduction fidele, mais cela a été impossible, & étant obligé de la refondre, je me déterminai à y insérer toutes les corrections & toutes les additions que j’avois destinés à la nouvelle édition latine, & en fis un ouvrage presque neuf (b), mais qui se ressent malheureusement beaucoup de la précipitation avec laquelle les circonstances m’obligèrent de le travailler, & qui m’a fourni une nouvelle preuve de la vérité de ce que disoit le cardinal Du Perron, qu’on juge mieux des défauts d’un ouvrage, quand il est imprimé, que pendant qu’il est encore manuscrit, & qu’il seroit à souhaiter qu’on fit toujours une édition préliminaire pour l’auteur & un petit nombre de ses amis.

L’accueil que lui fit le public & le jugement qu’en portèrent des jonrnalistes , dont je prise infiniment le suffrage , m’engagèrent à revoir la seconde édition 1769 avec un nouveau soin, & je l’augmentai de quelques observations, dont les unes m’avaient échappé précédemment, les autres étoient nouvelles (c). J’ai fait à celle-ci des additions assez considérables. Quoique l’on ait déjà un grand nombre d’ouvrages sur la santé des gens de lettres, j’ose dire que la matière étoit presqu’encore neuve, quand je l’ai traitée , & je souhaite que les bons juges ne la trouvent plus tout à fait telle, après avoir lu cette dissertation. Celle de Ramazzini sur le même objet, & surtout quelques articles d’une de feu -Mr. Platner (d), sont presque  les seules dans lesquelles on trouve la matiere envisagée sous quelques-uns de ses vrais points de vue ; mais Mr. Ramazzini n’en avoit point saisi le plus grand nombre, & Mr. Platner  qui auroit sans doute épuisé cette matière , s’il s’en était occupé, ne l’avait considérée pour ainsi dire qu’en payant ; c’est cependant l’auteur qui, jusqu’à présent, l’avait le mieux vue. Le gros volume que feu Mr. Pujati, célebre professeur à Padoue , dont on a d’ailleurs d’excellents ouvrages, a publié sur cet intéressant sujet, n’esl qu’une pure compilation de diététique générale, sans aucune vue sur l’état des gens de Lettres , & sans aucune observation neuve (e).

J’ai tâché de faire saisir toutes les circonstances particulières, relatives à la santé, qui différencient l’état des savans de celui des autres ordres de la société, & j’en ai expliqué les effets le plus clairement qu’il m’a été possible ; j’ai fini par donner les directions qui m’ont paru les plus propres à diminuer les dangers d’un genre de vie qui ne sera jamais aussi salutaire qu’il seroit à souhaiter, & je serai bien satisfait, si cette respectable partie des hommes, qui se consacre à l’instruction des autres, trouve ici quelques conseils dont l’observance puisse diminuer les maux auxquels leur vocation les expose. Ils pourraient eux-mêmes contribuer à perfectionner cet ouvrage , s’ils voulaient bien me communiquer les observations importantes qu’ils peuvent avoir faits sur leur propre état.

(…)

A Lausanne le 6 janvier 1775

Samuel Auguste Tissot

——

(a) Avis aux Gens de Lettres aux personnes Sédentaires fur leur sante, traduit du latin de Mr.Tissot, médecin, à Paris chez J. Th. Herissant, fils. Il est inutile de réitérer ici ce que j’ai dit de cette informe production, dans ma premiere édition ; j’espere qu’elle est ignorée aujourd’hui & qu’il n’en existe plus que bien peu d’exemplaires.

(b) Cette traduction parut au mois d’Avril 1768 ; la date de la Préface est du 8 Avril. L’original latin avait paru au mois d’Avril 1765, sous le titre de Sermo Acadenùcus de litttra. torum vaktudine, 8°-; il est réimprimé à Francfort, & l’édition françoise a été traduite en allemand, en anglois, en italien, en espagnol & en polonois ; feu Mr. KlRKPATRICK, le même qui a traduit l’Avis au Peuple , a enrichi la traduction angloise de plusieurs remarques utiles dont je profite pour cette édition (1788 ). Mr. ASTIERI, célèbre médecin à Milan , est auteur de la traduction italienne qui est très bien faite. La traduction espagnole est de Mr. Craw, le même qui a traduit l’Avis au Peuple ; & la traduction polonoise est du père Karwôwski des Ecoles pies. J’ignore qui est l’auteur de la traduction allemande.

(c) Ces additions étoient assez considérables pour la rendre fort supérieure à la précédente qu’on venoit de réimprimer à Paris, avec la traduction de quelques autres petits ouvrages que j’avois publiés il y avoit plusieurs années, & qui lé réimprimoient dans le même tems ici en latin, avec des augmentations très considérables. Le titre du recueil de Paris est Traités sur différens objets de médecine par M. Tissot, ouvrage traduit du latin avec un discours préliminaire sur chaque maladie , par M. B. aggrégé en l’université d’Aix , 12. 2 vol. 1769. L’infériorité des pieces qu’il renferme à ce qu’elles sont dans les éditions nouvelles publiées ici , est une preuve qu’il seroit fort à souhaiter qu’on voulût bien laisser aux auteurs vivans le soin de leurs ouvrages. Il est bien permis sans doute à toutes les nations de s’approprier les ouvrages qui paroissent dans d’antres langues, mais quand un auteur écrit dans une langue vivante, les auteurs de la nation qui la parlent, pourroient s’en fier a lui du soin de multiplier, corriger, augmenter son ouvrage , & il y a beaucoup de nations où cette maxime est si bien reçue qu’on ne pense pas même qu’on put s’en écarter. Si ce même auteur écrit d’autres ouvrages en latin, c’est qu’il a cru que ces ouvrages devoient être en latin, & l’on pourroit encore s’en rapporter à lui. Les petits ouvrages qu’on vient de traduire sont dans ce cas , ils ne peuvent être utiles qu’à des médecins, ils sont dangereux entre les mains de ceux qui ne le font pas ; & il seroit fâcheux qu’il existât dans quelque pays du monde des médecins qui ne pussent pas lire un ouvrage de médecine écrit en latin. Ainsi en remerciant bien sincérement tous les auteurs François qui m’ont fait l’honneur de faire réimprimer, d’augmenter, d’enrichir de préfaces & notes, d’éclaircir , de commenter mes ouvrages, & surtout le traducteur & l’éditeur de ce dernier recueil aux éloges et aux procédés honnêtes duquel je suis extrêmement sensible , j’ose déclarer que je croîs qu’il eût été beaucoup plus avantageux pour le public, que ces messieurs travaillassent par eux-mêmes & publiassent leurs propres ouvrages. Je regrette le tems qu’ils ont employé à s’occuper des miens.

Je vois aussi que Mr. BALDINGER professeur en Médecine d’abord à Jene, aujourd’hui à Goettingue, & célèbre par ses propres travaux, a fait réimprimer tous mes ouvrages latins, sous le titre d’Opuscula Medica , Leipsick 1769 dont le premier volume, le seul qui ait paru, renferme le traité de febrilus & de morbis ex masturbatione. Je suis très flatté d’avoir un éditeur de ce mérite, & très-glorieux des éloges qu’il veut bien me donner dans l’épitre dédicatoire à mon ami Mr. Zimmerman ; mais je n’en ai pas moins de regret à voir multiplier ces ouvrages dans leur premier état d’imperfection & fort inférieurs à ce qu’ils seront dans les éditions que je prépare ; & en général on doit toujours préférer les éditions publiées par les auteurs eux-mêmes, & imprimées sous leurs yeux.

(d) J. Z. Platneri dissertatio de negotiosâ actione propter valetudinem circumcidenia. Leipsick 1744 ; elle se retrouve dans le recueil de ses opuscules. t. 1. p. 292.

(e) Della preservazione della salute de’. Letterati 8°. Venezia. 1762.

A Lausanne le 6 janvier 1775

Le texte est en ligne

Léo Mabmacien

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