L’imprimeur-libraire tel qu’il est perçu au 18e siècle


Après avoir écrit un Traité sur la manichéisme, le compère Mathieu le lit à ses amis. Voici que ce nous raconte le narrateur après cette lecture . Attention ça décoiffe !

Je pris donc la liberté de dire au Compère mon sentiment sur son Livre : mais le Compère, au lieu de me répondre , me rit au nez. Je lui demandai alors s’il auroit le front d’oser présenter un tel Manuscrit à un Libraire.  Pourquoi non? me répondit-il : je ne trouve rien dans mon Ouvrage qui répugne à la Vérité ; or, je ne dois point rougir de le publier. Quand même mon Livre seroit rempli d’erreurs & d’abominations, il n’en seroit que mieux reçu de Messieurs de la Librairie. La plupart de ces gens-là se soucient fort peu qu’un Livre soit bon ou mauvais, lorsqu’ils voient du profit à l’imprimer. L’intérêt est la Religion des Libraires, & l’argent est leur Dieu. Les peines les plus séveres, les menaces les plus terribles, ne peuvent les empêcher de sacrifier à son autel. Comme il importe fort peu aux Apothicaires que les Malades crèvent, pourvu qu’ils se défassent de leurs drogues, il n’importe pas davantages aux Libraires d’empoisonner la Société entière, pourvu qu’ils vendent leurs Livres. Si tu écoutois ces Animaux raisonner entr’eux lorsqu’ils ont fait l’acquisition de quelque Ouvrage pernicieux, tu leur entendrois dire : voilà un excellent Livre j il va se vendre comme du pain. Mais prenons bien garde de nous laisser pincer en le vendant : cachons-le dans notre grenier; & quoique nous en ayons mille exemplaires, disons toujours aux gens qui en souhaitent, que c’est le dernier , & faisons le bien payer.

Il n’y a point de tours que ces Messieurs n’inventent pour tromper la Police, le Public, & pour se tromper les uns les autres. S’ils ont à imprimer un Ouvrage dont ils craignent quelques suites fâcheuses, ils le feront sur du papier & avec des caracteres étrangers, & y mettront le premier nom de Ville & d’Imprimeur qui leur viendra dans la tête. S’ils envoient quelques Livres prohibés dans certains Pays, ils ont toujours le Suisse ou le Valet-de-chambre de quelque Grand Seigneur, qui reçoivent les Balots sous l’adresse de leur Maître, & les font passer chez celui pour qui ils sont destinés. S’ils proposent cinq cens Exemplaires d’un Ouvrage en souscription, ils en tireront mille. S’ils font le Catalogue de quelque Vente, & qu’il y ait un Livre rare d’une telle date, ils y mettront celle d’une édition moins recherchée, pour désorienter les Etrangers qui pourroient en faire hausser le prix, & ils ont le Livre pour rien : si la tricherie est découverte, la fausse date passe pour une faute d’impression: j’en ai vu qui rendoient en ce cas un Ouvrage imparfait, pour l’acheter à bon compte, & le recompléter ensuite. Si six de ces Messieurs s’entendent dans une Vente , & qu’ils aient envie de six cens numéros qui soient les mêmes, ils ne hausseront point l’un sur l’autre ; ils acheteront ce nombre entr’eux , ils le partageront, & boiront encore pardessus le marché à la santé du Propriétaire qu’ils auront volé; estimant qu’il vaut mieux faire un grand profit sur cent Exemplaires, qu’un petit profit sur six cens : ou bien, ils établiront une Société permanente, & feront en sorte d’avoir à vil prix la plupart des Livres d’une Vente , pour les revendre à profit commun dans une autre, comme font en Hollande le Libraire Rarissime & ses Associés. Ils ne sont point scrupuleux dans les commissions dont on les charge. Si quelqu’un d’entre leurs Confreres, soit étranger ou autre , imprime un Ouvrage, par exemple, en 4 Volumes in- 8vo, ils le contreferont en trois Volumes in-12. pour le donner à quelques sous de moins, & couper l’herbe à leur Camarade. Il est vrai que celui-ci leur rend bien la pareille dans une autre occasion. S’ils ne croient pas trouver leur compte dans une Contrefaction en moins de Volumes que l’Edition originale, ils en feront une, soi-disant augmentée de quelques Notes, qui n’ont pas le sens commun, ou d’une mauvaise Table , griffonnée par quelque chétif Auteur qu’ils ne manquent point d’avoir à leurs ordres : ou ils l’enrichiront de quelques mauvaises fîgures, gravées par quelques Apprentis de  Paris, par quelque Graveur de Hollande, ou par tel autre Original du calibre de l’habile homme qui égratigne les Planches des Journaux Anglois. Enfin,si je voulois faire une énumération de toutes les subtilités de ces Messieurs-là, il y auroit de quoi Lire un Livre aussi gros que celui qui contient les Tours de Maître Gonin; & je ferois voir à toute la Terre que les Avocats & les Procureurs portent à tort le titre glorieux de premiers Frippons de l’Univers.

Mais tels que soient les Libraires , continua le Compère, je ne laisserai point de me servir de leur ministere pour publier mon Ouvrage, ainsi que Dieu, si l’on en croit la Légende, s’est servi quelquefois du ministere du Diable pour publier la Vérité.

Je ne repliquai rien à mon cher Compère : car il étoit homme à continuer sa Litanie jusqu’au lendemain. Je me contentai de porter tel jugement que je trouvai à propos sur ce qu’il venoit de me dire, & de rendre justice au fond de mon ame aux Libraires honnêtes gens que j’avois connus dans le cours de mes voyages. »

Henri-Joseph Dulaurens

Extrait du Compère Matthieu, ou les bigarrures de l’esprit humain. Tome premier [-troisième]. A Londres, aux dépens de la Compagnie, 1772 [en ligne].

(mise en forme imparfaite Léo Mabmacien – j’ai laissé les majuscules et quelques mots sont sans accents)

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2 réflexions au sujet de « L’imprimeur-libraire tel qu’il est perçu au 18e siècle »

  1. Très amusant ! j’aime beaucoup le passage qui décrit « la révise » ! Que dirait ce compère aujourd’hui ? peut-être pas grand chose de plus ;-)

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