Une mise en page savante : gloses et autres commentaires dans les livres anciens


exemple de page du début du 17e siècle sur un texte des Bucoliques de Virgile

Voici un exemple ci-dessus de mise en page glosée, expliquant un passage des Bucoliques de Virgile, édition parue au début du XVIIe siècle. Si l’on décortique cette page (j’ai mis en rouge les différentes parties), nous avons le texte principal avec en-dessous un « argumentum », des commentaires (gloses) et des notes (notes sur le texte et notes sur les commentaires dans les marges appelées notes marginales). On distingue également des lettres d’appels et d’indications de notes ainsi qu’un zonage par lettres capitales (ici de A à E) qui devait servir pour la composition typographique de la page (si une personne en sait plus sur la fonction de ces lettres, merci d’avance pour ses commentaires). En tout cas on remarque tout de suite la place prise par les commentaires par rapport au texte de l’œuvre lui-même et la difficulté à lire cette page.

Autre exemple encore plus frappant avec cette page extraite d’un ouvrage de droit romain de 1528 :

Source : Gallica.bnf.fr

Le texte est littéralement entouré par les commentaires, nombreux. Une mise en page qui selon Albert Labarre « correspondait bien aux habitudes du Moyen Age où l’on connaissait les œuvres mieux par leurs commentaires qu’en elles-mêmes ».

La glose est ici prise « dans le sens de note, commentaire servant à l’intelligence d’un texte » selon la définition donnée par Jacqueline Sclafer (toutes les références sont précisées à la fin du texte). Elle a  pour synonyme le mot « postille »  et domine toute la page au Moyen Age, d’abord dans les manuscrits, puis dans les premiers imprimés (ouvrages religieux, juridiques, scolaires, de textes d’auteurs classiques).

Jacqueline Sclafer nous précise que les gloses peuvent être classées d’après leur rapport au texte, c’est à dire selon l’explication (mot à mot, partie…) et d’après leur disposition dans la page : glose continue , intercalaire, interlinéaire, marginale. Pour en savoir plus je vous renvoie à cet article.

Le XVe siècle est une grande époque de commentaires, la mise en page se fige, la glose entoure le texte : « elle glorifie le texte en même temps qu’elle l’insère, qu’elle l’enserre dans la tradition. » Dans le livre L’aventure d’une écriture, il est précisé que « la mise en page d’un texte avec son commentaire doit dans l’idéal, permettre au lecteur d’appréhender dès le premier coup d’oeil la hiérarchie de l’un par rapport à l’autre et la relation de tel passage avec tel autre » .

Dès le milieu du XVIe siècle la glose régresse, la primauté est donnée avec la Renaissance au texte, pour « s’adresser librement, au libre-arbitre du lecteur » (L’aventure du livre). Roger Laufer nous précise que « les scientifiques et les philosophes (…) estiment que des manuels et des traités écrits d’un point de vue cohérent et moderne permettent d’exposer un sujet plus efficacement qu’un commentaire sur un texte ancien ». Les notes et les commentaires sont rejetés en marge, voire en bas de page ou font l’objet d’un ouvrage à part. « A partir du XVIIIe siècle, on prit l’habitude de rejeter les notes en bas de page, habitude qui s’est conservée. »

notes_bas_page_livre_18e

Aujourd’hui les notes sont souvent regroupées à la fin de l’ouvrage ce qui ne facilite pas leur lecture !

Sources utilisées et utiles

La page de l’Antiquité à l’ère du numérique:  histoire, usages, esthétiques  /  Anthony Grafton ; traduction de l’anglais (américain) Jean-François Allain. Paris : Hazan : Louvre Editions, 2012. 263 p. – [38] p. de planches. ISBN 978-2-35031-376-4 (Musée du Louvre). – 978-2-7541-0635-1 (Hazan) : 25 EUR

L’espace visuel du livre ancien / Roger Laufer. In Histoire de l’édition française, tome 1, le livre conquérant. Fayard, p. 596-598

[Article] Glose /  Jacqueline Sclafer. In Dictionnaire encyclopédique du livre, tome 2. Ed. du Cercle de la Librairie, p. 373-374

L’aventure des écritures : la page /sous la direction d’Anne Zali. Bibliothèque nationale de France, 1999. ISBN 2-7177-2072-3

Histoire du livre / Albert Labarre. PUF, 1985 (Que sais-je ? ; 620)

Léo Mabmacien

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3 réflexions au sujet de « Une mise en page savante : gloses et autres commentaires dans les livres anciens »

  1. Je me excuse pour cette ingérence espagnole. Les lettres qui apparaissent dans les marges sont une division du texte afin du rendre plus facile de trouver une citation particulière ou une idée. Si nous allons à l’index, nous verrons que se réfèrent à une page et une lettre. Les exemples sont abondants : http://digibug.ugr.es/handle/10481/3979

  2. Pas de problème pour l’ingérence, vous êtes tout à fait bienvenu et je suis ravi de votre commentaire. Je vais vérifier dès que possible sur le livre dans l’index. Je pensais à cela aussi… Je vous tiens au courant. Merci à vous et bravo pour Digibug, c’est très riche…

    Bien cordialement
    Léo

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