La femme-culotte : l’étrange typographe Monsieur Foucault


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Three Young American Indian Men and White Woman Working in School Print Shop 1879. Auteur : Choate, John N. Provenance : National Anthropological Archives, Smithsonian Institution

Au début du 19e siècle, l’imprimerie conservait encore son aspect artisanal et le travail était toujours aussi pénible. Des longues journées dans une atmosphère sombre et chargée de plombs rendaient le métier difficile : « l’ouvrier imprimeur était reconnaissable à son teint blême, à la voussure de son échine, à ses mains meurtries et poissées d’encre grasse » (selon Jean de Kerdeland, référence ci-dessous).

En 1838, l’imprimerie Louvet & Gagneur (proche de Saint-Germain-des-Prés à Paris) recherche un ouvrier expérimenté (pour information je n’ai pas trouvé trace de cette imprimerie). Au mois de septembre, un jeune homme, les cheveux coupés ras et fumant la cigarette, se présente à l’imprimeur. Sans certificats mais possédant une bonne expérience, Victor Foucault (aussi orthographié Foucauld) dit venir de Lyon et demande à faire un essai. L’essai est réalisé de suite sur un manuscrit de Balzac (selon Jean de Kerdeland). L’épreuve est passée avec succès sous le regard railleur des autres ouvriers et Victor Foucault est immédiatement embauché. Pendant 10 ans il va travailler dur, s’acquiter des travaux les plus ingrats et surtout il va se montrer fort atypique voir original pour ses collègues. Traité par ses collègues de « sang de navet » il ne participe pas aux sorties, aux traditions de la corporation, il a de l’estime pour le patron… Intrigué, ses collègues finissent par le surveiller et un jour l’un d’eux le suit jusqu’à son habitation. Quelle ne fut sa surprise de voir surgir peu après une femme ressemblant étrangement à notre typographe. Rencontrant ses collègues, il leur fait part de sa découverte mais ils se contentent de lui rire au nez. Ayant été découvert, Victor se rappelle sa visite un dimanche à Clichy (anciennement Clichy-la-Garenne) avec un maçon qui construisait de minuscules logements. Avec le loyer qu’il allait en tirer, il pourrait vivre confortablement tout en logeant les chiffonniers du coin. Avec l’argent accumulé pendant ces dix années, Victor pense qu’il est possible de faire la même chose. Sophie Foucault (de son vrai nom) donne peu après sa démission et laisse une lettre à destination de l’imprimeur. Fille d’un industriel fortuné, on apprend qu’elle a mené une existence heureuse jusqu’à ses 18 ans. La ruine et la mort de son père l’oblige à travailler et elle arrive à Paris en 1830. Elle arrive à travailler comme apprentie dans une imprimerie qui ne comportait que des femmes. Voyant qu’elle fournissait le même travail que les hommes en étant payée moitié moins : « je fournissais le même travail qu’un homme : était-ce juste que je fusse payée moitié moins ? » Elle décide de quitter l’imprimerie, de se transformer en homme en endossant des vêtements masculins.

Redevenue Madame Foucault, Sophie achète un terrain à la barrière de Clichy et y fait construire des logements (en fait des petites cabanes) pour des chiffonniers. Albert Wolff dans  L’écume de Paris – 1885 (repris par le blog Paris anecdote) évoque la propriétaire appelée la « femme-culotte » : « cette dénomination vient de la propriétaire qui règne en souveraine sur cette population de misérables de toute espèce : chiffonniers, ouvriers sans ouvrage, déclassés de toute sorte, au nombre de quatre cents. La maison de madame Foucault est au bout de la cité, à gauche ; cette femme, qui est fort riche et qui se promène dans son phaéton attelé d’un joli cheval, est déguisée en homme ; elle peut avoir soixante ans ; ses cheveux gris sont coupés courts comme les cheveux des hommes ; elle est vêtue d’un pantalon (de là le nom de la cité), d’un gilet, d’une blouse bleue et de souliers à lacets. Depuis vingt ans qu’elle porte le costume masculin, elle s’est approprié la démarche d’un homme et les gestes énergiques du sexe fort. La Femme-Culotte n’est pas bête ; dans son jeune temps, elle doit avoir fréquenté des hommes intelligents ; elle affirme notamment avoir beaucoup connu Dumas le père ; elle cause fort agréablement et effleure la littérature d’une main légère… »

La cité Foucault a été démolie en 1884 et remplacée par une école qui porte le nom de Victor Hugo. En cadeau de consolation la rue à côté est au nom de Sophie Foucault.

Sources :

L’étrange « Monsieur Foucauld » / Jean de Kerdeland. Historia, 1955, n°105

Le texte est paru en 1945 avec d’autres textes de Jean de Kerdeland sous le titre L’aventure en travesti et édité par la Société Privée d’imprimerie et d’édition dans la collection Aventures et aventuriers.

Au pays du chiffon – Sophie Foucault, La mère des chiffonniers – 1892 sur le site Paris anecdote

Les cités des chiffonniers : la rue Marcadet, la cité Maupit, la route de la Révolte, la cité de la Femme-Culotte… – 1885 sur le site Paris anecdote

Comment Sophie Foucault se fit passer pour un homme / Christian Capdet. Clichy mag, mai 2010 et juin-juillet 2010 [article en ligne]

Léo Mabmacien

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