D’un bandeau gravé sur bois reproduit par clichage ou comment réutiliser un ornement typographique


Cet article fait suite à celui publié en juin 2014 sur Gritner, un mystérieux graveur sur bois au 18e siècle. Depuis sa parution, j’ai reçu de la part de M. Forestié les précisions suivantes :

« Je viens de lire votre article (…) consacré au graveur sur bois Gritner. Vous y rapportez que Françoise Weil dans son étude sur « Les ornements signés Gritner » parue en 2006, ayant observé que les vignettes de celui-ci se répandent à partir de 1780, formule l’hypothèse d’une gravure en plusieurs exemplaires du même motif. N’est-t-il pas plus vraisemblable d’admettre une production en série à partir d’un moulage du bois original en employant un alliage de plomb et d’étain ? … Je conserve en effet une bonne partie des vignettes typographiques en bois et en métal que ma famille paternelle avait réunies, provenant de tous les imprimeurs ayant exercé avant elle dans la ville de Montauban depuis la fin du XVIème siècle.
Parmi celles-ci se trouvent les vignettes référencées par Françoise Weil avec les numéros 12, 42 et 53, et qui illustrent votre article. Elles sont en plomb, fixées sur bois. On en retrouve les épreuves dans les ouvrages imprimés à Montauban à la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème. »

M. Forestié a bien voulu m’envoyer les reproductions des bandeaux. Voici la matrice numéro 42 selon le corpus de Françoise Weil (42×125 cm) :

bandeau_plomb_gritner_mappemondes
Cliché en métal du bandeau gravé sur bois

Voici le même (pas tout à fait nous le verrons), reproduit en 1787, pour un factum, provenant de l’imprimerie de Phillippot à Bordeaux :

gritner_gravure_bandeau_bontemps_dubarry_a_jugerProvenance :

[Factum. Bontemps Dubarry, Jean-Pierre. 1787]
A juger, en l’audience de la Tournelle de la Cour. Pour le sieur Jean-Pierre Bontemps Dubarry, commissaire-général aux saisies-réelles, accusé & intimé, sur l’appel fait par le sieur ci-après nommé, de la modicité d’un décret contre lui prononcé ; contre le sieur Jean Thenaud, négociant d’Amsterdam, accusateur & appellant ; en présence du sieur Saint-Pierre Fils, aussi accusé ; et du sieur Bélezi, également accusé.

A Bordeaux, de l’imprimerie de Pierre Phillippot, imprimeur de la Cour de Parlement, sur les fossés de Ville. 1787
98-[2 bl.] p. ; in-4

Ce bandeau « aux deux mappemondes » porte la signature de Gritner et la mention particulière « ex ligno sculp. », c’est-à-dire « gravé à partir du bois ». Pour M. Forestié cela voudrait dire que « des moulages [ont été] exécutés en petite série pour les imprimeurs de Paris et des villes de Province ».

Ce bandeau eut un véritable succès car outre Bordeaux il est aussi utilisé par Delaroche à Lyon en 1780 et 1788,  à Toulouse par Joseph Dalles en 1785, par Jean-Pierre Fontanel à Montauban au 18e siècle, puis par les Forestié également à Montauban au 19e siècle. On retrouve ce même bandeau en 1872, dans une publication éditée et écrite par Emerand Forestié neveu (Un chapitre de l’histoire de l’imprimerie à Montauban, Louis Rabier, imprimeur du roi de Navarre à Montauban) :

 

 

page_titre_imprimerie_montaubanbandeau_gritner_1872L’ouvrage a été numérisé et est disponible en ligne. Du même auteur, on apprend dans Une Histoire de l’imprimerie et de la librairie à Montauban (édité en 1898 et disponible en ligne sur Archive.org) que le matériel typographique des Forestié a été acheté à Toulouse en 1835. Mais surtout qu’en décembre 1861, Emerand Forestié récupère le matériel de Lapie-Fontenel :

lapie_fontanelAlors, que dire de tout cela ? Les plaques de M. Forestié ont bien été obtenues par clichage (ou stéréotypie) à partir des gravures en bois. Mais quand cela a-t-il été réalisé ? On sait que la stéréotypie s’est développée à la fin du 18e siècle. Si l’on reprend notre bandeau 42, on remarque bien une différence entre l’impression de 1787 et la matrice sur métal. En 1787 on aurait bien utilisé la gravure sur bois pour l’impression. Par contre pour le bandeau utilisé en 1872 on voit bien que c’est le cliché qui a été utilisé.

M. Forestié penche pour une utilisation précoce :

« Dans son analyse [Françoise Weil] suggère que les défauts d’impression de certaines vignettes sont dus à des usures des bois, or il est plus facile d’admettre que ce sont les plombs, beaucoup plus fragiles, qui présentent ces défauts. J’en ai ainsi deux ou trois fort abimés, alors que les bois, même ceux du XVIIème sont intacts.
La conclusion à laquelle j’aboutis aujourd’hui est que Gritner est un véritable pionnier en matière de moulage des gravures en bois, notamment dans la diffusion des tirages multiples, mais en petite série de bois dont il devait garder l’original sur bois. Cette période de transition a été courte, et les plombs s’usant ou se rayant facilement, il n’est pas étonnant qu’ils soient passés inaperçu.  »

Qu’en pensez-vous ?

Léo Mabmacien

PS : Qu’il me soit permis de remercier ici M. Forestié et M. Michael Twyman pour l’aide apportée dans la rédaction de cet article.

PS 2 : Je remercie également M. Alan Marshall, directeur du Musée de l’Imprimerie à Lyon qui confirme les propos de Rémi Jimenes dans les commentaires. Le procédé qui est connu en anglais sous le nom de dabbing « consiste à tremper la face d’un bois gravé dans un alliage de plomb typographique très proche de son point de fusion. Le plomb solidifie rapidement en prenant très fidèlement la forme du bois. Cette empreinte en creux sert ensuite de moule pour faire des duplicata en relief comme le bois. On réalise les duplicata en coulant de nouveau de l’alliage de plomb dans l’empreinte obtenue. La différence de température entre moule en plomb solide et le plomb en fusion les empêche de fusionner ensemble au moment de la fonte ». Le Musée possède quelques exemples de ce procédé datant du 19e siècle.

Publicités

5 réflexions au sujet de « D’un bandeau gravé sur bois reproduit par clichage ou comment réutiliser un ornement typographique »

  1. Il faut poursuivre ce bandeau dans la production imprimée de Montauban au XIXe et comparer ses états.
    Merci à vous et à M. Forestié.

  2. Très intéressant article, au sujet de questions rarement abordées par les historiens de l’imprimerie.

    Le clichage, qui consiste à réaliser une matrice en métal à partir d’un bois gravé, est sans doute une technique plus ancienne qu’on ne le pense généralement. La méthode est bien décrite par James Mosley dans un bref article de son blog (en anglais), qui donne en outre quelques pistes bibliographiques :
    http://typefoundry.blogspot.fr/2006/01/dabbing-abklatschen-clichage.html

    M. Mosley mentionne l’imprimeur lyonnais Macé Bonhomme, qui aurait eu recourt à cette méthode dès les années 1550. Il montre en effet un fleuron dont l’impression présente des imperfections caractéristiques de ce mode de production. J’ai pu intégrer à la Base de Typographie de la Renaissance deux autres fleurons appartenant au même imprimeur, qui présentent les mêmes imperfections, preuve que M. Bonhomme avait recours à cette méthode dès le XVIe s. Ils sont visibles aux URL suivantes :
    http://www.bvh.univ-tours.fr/batyr/beta/notice_bois.php?IdBois=2784
    http://www.bvh.univ-tours.fr/batyr/beta/notice_bois.php?IdBois=1751

    (si j’en ai l’occasion, je tacherai de consacrer un article à ce sujet sur le carnet d’hypothèses des Bibliothèques Virtuelles Humanistes)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s