Les bibliophiles d’aujourd’hui sont les bibliothécaires de demain


« La fonction idéale d’une bibliothèque est donc un peu semblable à celle du bouquiniste chez qui on fait des trouvailles » Umberto Eco, De bibliotheca

Les professionnels des bibliothèques ont à leur disposition de nombreux outils et manuels sur la pratique du désherbage en bibliothèque, c’est à dire le fait d’éliminer une partie des collections selon des critères rigoureux et éprouvés. Initié en France par la Bibliothèque Publique d’Information en 1977 (bibliothèque sans magasin, « un document acheté, un document éliminé »), la pratique est plutôt récente (et avouée) dans les bibliothèques (elle fait partie de la politique documentaire). Le manuel pratique de révision des collections (Désherber en bibliothèque paru aux Editions du Cercle de la Librairie) est là pour aider le bibliothécaire jardinier à enlever ses « mauvaises herbes ». La méthode IOUPI est celle qui est la plus employée en France :

IOUPI :

I : incorrect, fausse information

O : ordinaire, superficiel, médiocre

U : usé, délabré, laid

P : périmé

I : inapproprié, ne correspond pas au fond

Si le document a un ou plusieurs de ces facteurs négatifs, il risque de finir au pilon !

D’ordinaire on rajoute à cela le nombre d’année écoulées sans prêt et l’âge du document. Implacable !

Cristel Guillerme dans Désherber, enjeux et limites (compte-rendu d’une journée d’études par Pascal Leroy) rappelle « les différentes formes que peut prendre le désherbage : dons, élimination, voire vente. Les raisons du désherbage peuvent être bibliothéconomiques (liées à une étude des publics) ou pragmatiques (manque de place, coût d’entretien des réserves, informatisation, usure du document) ». Plus loin elle précise quand même qu’à la Bibliothèque Départementale de l’Hérault « le choix a été fait de ne pas éliminer les ouvrages qui relèvent du fonds local, ainsi que des livres d’artistes, des thèses et mémoires ou des éditions rares et précieuses ». Ouf ! Mais quid des éditions courantes du 20e siècle ?

Désherber est louable mais avec modération. Appliqué sans discernement à toutes les bibliothèques publiques (municipales, universitaires…), il aura tendance à ne plus proposer dans les bibliothèques qu’un fonds neuf, récent, reléguant les documents plus anciens en magasin (au mieux), au pilon ou en dons /vente (au pire). Si la bibliothèque n’a pas de magasins comme pour la Bibliothèque Publique d’Information, la Bibliothèque Sainte-Barbe ou la MLIS de Villeurbanne, les documents désherbés sont automatiquement « éliminés ». La tendance est plutôt aux bibliothèques sans magasins de stockage comme à la médiathèque de Béziers qui ne conserve dans ses magasins que le fonds patrimonial présent à l’origine.


Entre excès et refus de la part des professionnels, « le désherbage nécessite une vraie culture générale et ne doit en aucun cas se traiter en urgence, notamment pour les fonds de la fin du XIXe et du XXe siècle (et du XXI maintenant, ndla). » Claudine Lieber, dans son intervention résumée sur le site du BBF précise que : « le contexte général de la conservation en France, au niveau du territoire, n’est pas bon, et l’est de moins en moins depuis que le dépôt légal éditeur est passé de quatre à deux exemplaires, et le dépôt légal imprimeur de deux à un : la conservation absolue n’existe même pas au niveau du schéma directeur ». Ceci en 2008 !

Les choses ont encore évolué depuis cette date, la Bnf n’exigeant plus qu’un seul exemplaire des éditeurs pour les documents papier et un exemplaire des imprimeurs (pour les bibliothèques en région) depuis le 21 mars 2015. La Bnf rencontre en effet un problème de stockage avec ses multiples magasins. Il faut savoir que bon nombre de collections (les moins consultées) sont hébergées au Centre technique de Bussy-Saint-Georges qui s’est débarrassé de « sa collection dite « de sécurité », qui occupe inutilement plus de 10 km linéaires » selon le rapport sur la Bnf établi en 2009 par l’Inspection générale des finances. Un don de 500 000 livres représentant 10 ans de dépôt légal (1996-2006) a ainsi été réalisé en faveur de la Bibliotheca Alexandrina en Egypte. L’intention est louable et il reste toujours un exemplaire disponible à la Bnf. C’est un pari risqué…

Le bibliophile par Félix Vallotton
Le bibliophile par Félix Vallotton, Domaine public

On voit bien que le problème concerne les documents du 20e et 21e siècle, donc récents, qui ne rentrent pas (ou peu) dans un cadre patrimonial immédiat mais le deviendront à long terme dans un siècle ou deux.

Les bibliothèques publiques ont bien comme mission principale (à défaut d’une loi) de conserver et de valoriser leurs collections. Cette mission de conservation est trop souvent réduite aux fonds patrimoniaux (nobles) et réservé à quelques bibliothèques (bibliothèques municipales classées, bibliothèques universitaires, spécialisées…). La grande majorité des bibliothèques se sépare donc régulièrement de documents récents targuant du fait qu’elles n’ont pas une mission de conservation.

Les professionnels vous renvoient alors à la Bnf qui garde tout ce qui paraît (en France uniquement) ou au Prêt Entre Bibliothèques et à la conservation partagée qui permet de définir un partage des documents entre bibliothèques. Une conservation partagée qui « est organisée en France sur un mode disciplinaire qui laisse forcément des trous » sans oublier des délais de communication et un coût éventuel pour faire venir le document dans votre bibliothèque. La conservation partagée se veut la bonne conscience du bibliothécaire et de l’élu : « La conservation partagée permet d’éliminer sans état d’âme, en toute sécurité et sérénité, en sachant que le document dont on se sépare ou son double est conservé et accessible dans un environnement immédiat, ou presque immédiat. » Je pourrais également parler de la numérisation des documents patrimoniaux (prétexte à une interdiction de la consultation de l’original par exemple) mais restons sur les documents contemporains.

Les bibliophiles d’aujourd’hui devraient donc (continuer à) collectionner les documents du 20e siècle, si possible « populaires » (romans à l’eau de rose, fantasy, policiers, documentaires pratiques), car peu achetés et/ou peu conservés dans les bibliothèques publics. Les bibliophiles d’aujourd’hui sont les bibliothécaires de demain ;-)

Léo Mabmacien

Quelques liens

Grandet, Odile. Désherbage et conservation partagée. Bulletin des bibliothèques de France (BBF), n° 5, 2008, p. 95-96. Disponible sur le Web : <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2008-05-0095-008&gt;. ISSN 1292-8399.

Leroy, Pascal. Désherber. Bulletin des bibliothèques de France (BBF), n° 4, 2006, p. 100-101. Disponible sur le Web : <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2006-04-0100-015&gt;. ISSN 1292-8399.

Une bibliographie de la Bnf sur le désherbage en bibliothèque en pdf

Crédit photo couverture : Biblioteca Riccardiana par Stéphanie, licence CC BY-NC-SA

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9 réflexions au sujet de « Les bibliophiles d’aujourd’hui sont les bibliothécaires de demain »

  1. Excellent article. Je vais lire avec profit l’ouvrage sur le « désherbage ».
    Par ailleurs, la réflexion sur la conservation des fonds documentaires des XIXe, XXe et XXIe siècle par les bibliophiles est très pertinente.
    Merci.

  2. on comprend comment des livres normalement courants deviennent rares, puisque le phénomène se produit toujours maintenant. Les bibliophiles d’aujourd’hui font comme hier, ils conservent des documents qui peuvent être courants, et qui n’intéressent pas les bibliothèques – quand ils seront devenus rares, alors ils entreront par divers moyens dans ces fonds patrimoniaux – successions, ventes aux enchères, donations… et ne seront plus accessibles aux bibliophiles en question..

  3. Bonsoir,
    Passionnant
    Quatre remarques
    -Si on avait fait ainsi aux siècles précédents plus aucun roman gothique n’existerait (incorrect, usé, périmé…)
    -Qui sait quels seront les livres et documents recherchés dans quelques siècles ?
    -Vive les sociétés historiques qui préservent les éphémères locaux.
    -« Je pourrais également parler de la numérisation des documents patrimoniaux (prétexte à une interdiction de la consultation de l’original par exemple) » oh oui oh oui!
    Lauverjat

  4. Merci Lauverjat. Pour la numérisation cela fera peut-être l’objet d’un article futur mais je suis plutôt lent en ce moment…
    Bien cordialement
    Léo

  5. […] « La fonction idéale d’une bibliothèque est donc un peu semblable à celle du bouquiniste chez qui on fait des trouvailles » Umberto Eco, De bibliotheca Les professionnels des bibliothèques ont à leur disposition de nombreux outils et manuels sur la pratique du désherbage en bibliothèque, c'est à dire le fait d'éliminer une partie des collections selon…  […]

  6. Il serait temps de créer une sorte de musée du livre,qui pourrait garder au moins un exemplaire de chaque livre sorti,et consultable ,dans ces desherbages,il peut y avoir des éditions ou oeuvres qui passent à la trappe (…)

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