Les bibliophiles : avant-propos de la Bibliotheca Americana de Charles Leclerc


Voici un petit texte amusant que m’a envoyé René N. extrait de l’Avant-Propos écrit par P. Deschamps du catalogue Bibliotheca Americana de Charles Leclerc (édition de 1878) suite aux derniers commentaires sur l’inépuisable éditeur Jean de Bonnot. Merci à lui.

Léo Mabmacien

 

« La grande famille des Bibliophiles se subdivise à l’infini ; comme toutes celles des règnes animal et végétal, elle a ses classes, ses variétés, ses ordres, ses genres, ses sous-genres ; zoophytes, articulés, mollusques, fossiles même et antédiluviens de l’âge quaternaire ou tertiaire, on y trouve de tout un peu ; mais sans nous perdre dans les détails minuscules des ramifications, nous ne voulons envisager ici que les deux classes principales, les branches-mères du grand arbre, qui se séparent nettement et hardiment à la première bifurcation : le bibliophile qui sait lire et aime à lire, et le bibliophile qui aime le livre et qui ne lit pas.

Ce dernier ordre se subdivise évidemment en une infinité de variétés, dont l’énumération nous mènerait trop loin mais on  nous pardonnera d’entrer dans quelques détails humoristiques sur les caractères distinctifs de quelques sous-genres, véritables types, dont la physionomie ne manque pas d’une certaine originalité.

Nous fréquentons et nous connaissons tous, l’amateur exclusif et intrépide de reliures, qui n’estime un livre, par sous et deniers, qu’en raison de sa couverture ; nous n’allons pas voir sa tannerie qu’il appelle sa bibliothèque ; mais ce n’est pas sans une certaine appréhension que nous l’écoutons causer de livres : ce ne sont que gouttières, tranchefiles, coiffes, nerfs, endossages, couture, compartiments, doublures, petits fers, roulettes,dentelles, une technologie compliquée et absolument spéciale ; il cite avec estime Nicolas et Clovis Eve, Le Gascon, Du Seuil, Boyet, Padeloup et Derôme ; mais au point de vue de l’actualité, il ne connaît que Trautz le roi des relieurs passés, présents et futurs ! Il prise plus un double almanach Liégeois relié en marocain plein par le grand artiste, que les éditions princeps des grands classiques grecs et latins, dans leur antique et modeste couverture (…).

Comme au temps de La Bruyère, nous rencontrons des gens, dits érudits, qui vous soutiennent que les livres en apprennent plus que les voyages ; ceux-là ont formé une vaste bibliothèque, enrichie de Portulans de sphères, de Mappes et d’Atlas ; il y a là tous les livres spéciaux, qu’ ils font couper par leur domestique et qu’ils ne liront jamais (…).

Nous avons, et en nombre infini, les chercheurs qui se cantonnent dans une petite église, hors de laquelle pas de salut (…). L’autre, bon et honnête père de famille, a la spécialité des livres licencieux ; il est très fort, il connaît tous les états des gravures, toutes les éditions, tous les tirages, mais sa  bibliothèque est une prison ; ses armoires sont cadenassées, ses vitrines sont doublées d’épaisse serge verte, et il vit des transes mortelles… si un de ses livres allait tomber sous les yeux de sa femme ou de sa fille (…).

Nous avons encore (hélas!) le spéculateur, le bibliophile loup-cervier. Celui-là fait une rude concurrence aux libraires ; pendant dix ans il a étudié, il a appris, il a suivi les ventes avec zèle, fréquenté les cénacles et respectueusement écouté les maîtres ; pas-à-pas il est arrivé au goût, au savoir, et quand son magasin….. pardon, quand sa bibliothèque, est connue et bien classée, il épie le moment propice ; il a du flair, il trouve a gagner deux ou trois capitaux pour un. Les libraires disent avec philosophie : ce gaillard-là est un habile homme mais il devrait au moins payer patente.

Enfin, mais ici parlons bas….. il s’en trouve quelquefois qui est bibliophile fort expert, parfois fort savant ; qui s’habille d’une vaste redingote qui a des poches profondes à engloutir un in-folio ; si celui-là n’échoue pas misérablement sur les bancs de la correctionnelle, il arrive souvent à réunir une bibliothèque charmante, car l’animal (pardon du qualificatif), est plein de goût et friand des morceaux délicats (…).

Le texte complet est en ligne sur Archive.org

P. Deschamps

Crédit illustration : I Taught Mickey Mouse Everything He Knows par Wackystuff (détail), licence CC BY-SA

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5 réflexions au sujet de « Les bibliophiles : avant-propos de la Bibliotheca Americana de Charles Leclerc »

  1. Texte de référence qui n’a pas vieilli quant à la pertinence de son contenu !
    Je vais le conserver dans mes signets…

    J’en profite pour apporter ma modeste contribution. J’ai découvert sur un blog littéraire une autre branche (un sous-ordre, une classe ?). Il s’agit des lecteurs (?) bibliophiles (?) qui placent au-dessus du texte les introductions, notes, variantes, index et autres chronologies. A tel point que si l’ouvrage ne comporte pas au moins 500 pages de notes et variantes, il n’est considéré que comme une édition de bas étage. Ainsi, on lit La Comédie humaine de Pierre-Georges Castex ou encore l’Énéide de Jeanne Dion, Philippe Heuzé et Alain Michel ! Quant à savoir si Balzac ou Virgile ont contribué à ces œuvres, c’est une autre paire de manches…

    Cette variété d’exégètes se recoupe assez souvent avec un autre sous-genre, celui des critiques érudits pour lesquels aucune œuvre n’est assez bien traduite ou commentée, aucune collection assez bien dirigée. Je ne résiste pas à vous citer quelques extraits d’un seul et même message : « très passable sur le plan du commentaire […] platement traduit [par] un obscur élève […] ce tâcheron […] qui devait encore sévir [a] brassé de l’air à l’Université […] ; deux illustres nullités […] ne présente aucun intérêt […] prenez vos jambes à votre cou […] des traductions […] qui torturent la langue tragique, voire la simple grammaire, ignorent avec condescendance les lois de la versification […] et enfilent les sophismes justifiés au fil de commentaires interminables et filandreux. […] les faux brillants de cette critique pompeusement postmoderne. » Je n’invente rien. J’avoue que quand je reviens du côté de bibliomab, j’apprécie au plus haut point la bienveillance de votre blog. :-)

  2. A qui le dites vous : depuis que je lis votre blog, je me sens couver une bibliophilie galopante qui, de latente, passe tout doucement à chronique, avec quelques tentatives d’attaques aigües… :-)

  3. Intéressant ! A noter que, si l’auteur du livre est bien Ch. Leclerc, l’auteur de ce savoureux avant-propos se nomme P. Deschamps… juste pour rendre à César !

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