La contrefaçon belge de livres à l’époque romantique


Englués dans une crise de surproduction, de coût et de pratiques éditoriales faisant multiplier les volumes d’une édition comme des petits pains, les éditeurs français voient l’arrivée dans les années 1810 de concurrents belges qui vont bouleverser le paysage éditorial.

A l’époque les droits d’auteur ne traversaient pas les frontières et les éditeurs belges pouvaient copier de façon tout à fait licite des textes parus en France, les traduire, les adapter et les distribuer. Les réimpressions ne copiaient pas l’original mais utilisaient une typographie, un papier et un format différent des éditeurs français, tout en apposant leurs noms sur la publication. La fin de l’occupation de la Belgique par les français en 1814 puis la Révolution belge de 1830 (indépendance) donnent des ailes à la production de copies belges. L’édition belge triple ses exportations dans les années 30 et dépasse même la France en Hollande et dans le nord de l’Allemagne.

Les éditeurs belges ont notamment fait paraître en livre des romans parus d’abord en feuilleton en France, bien avant leurs collègues français. Ces « préfaçons belges » sont considérées comme des éditions originales par les spécialistes (par exemple Le Curé de village ou Le Père Goriot de Balzac dont le tirage des 4 éditions belges ne dépassera pas les 5000 exemplaires). On assiste à la création de compagnies importantes comme la Société typographique Belge ou la Société Belge de Librairie qui pouvaient compter en Belgique sur des conditions idéales de production (papier, aide du gouvernement aux exportations, fonds d’auteurs français à portée de main, contournement de la censure du gouvernement français…). L’édition belge « pirate » connaît alors un âge d’or entre 1830 et 1840. Après 1840, la concurrence féroce des éditeurs belges entraîne la faillite de plusieurs sociétés en 1846 (Société Belge de Librairie, Société Typographique Belge de Wahlen…). A cela s’ajoute une condamnation de l’Eglise après la publication pirate des Mystères de Paris d’Eugène Sue qui s’en prenait aux Jésuites. Le 22 août 1852, un accord avec la France reconnaissant des droits d’auteur réciproques met fin aux éditions pirates. Voici un extrait de l’exposé des motifs cité en préambule :

« L’industrie de la réimpression des ouvrages français en Belgique avait notablement circonscrit son terrain. Les éditeurs belges avaient peu à peu délaissé, en grande partie, la reproduction des publications sérieuses, des livres de droit, de médecine, de sciences, d’économie politique, etc., pour ne s’attacher, en général, qu’aux ouvrages de littérature légère, sauf lorsque l’apparition d’une œuvre capitale venait promettre a la spéculation un large placement. L’industrie de la réimpression avait par là non-seulement perdu de son importance, mais elle avait encore changé de caractère jusqu’à un certain point.

Il s’était produit un autre fait non moins digne d’être pris en considération. Le gouvernement français, par des traités conclus en 1850 et en 1851, avait fermé au commerce des réimpressions les marchés de la Sordaigne, du Portugal, du Hanovre et de la Grande-Bretagne, et il poursuivait activement des négociations qui tendaient à enlever à la librairie belge la plupart de ses autres débouchés . Secondant dans leur sphère d’action la pensée de leur gouvernement, les éditeurs français cherchaient, avec plus de zèle et de succès qu’auparavant, par l’économie des prix de vente, à ravir à notre commerce de librairie sa clientèle ordinaire.

D’autres considérations encore autorisaient le gouvernement du Roi à penser que, dans l’intérêt bien entendu de l’industrie de la typographie elle-même, il ne fallait pas différer plus longtemps un arrangement qui réglât, sur des bases équitables, entre la Belgique et la France respectivement, la question de la propriété des œuvres d’art et d’esprit. J’ajouterai que cet arrangement était dans le vœu des écrivains et des artistes belges, qui ont exprimé formellement leur manière de voir à cet égard dans des pétitions adressées à la Chambre. »

Le texte complet de l’accord.

Cet accord impose notamment un inventaire dans les librairies en France et en Belgique des éditions imprimées non encore tombées dans le domaine public. Un timbre uniforme sera apposé sur tous les ouvrages correspondant dans un délai de trois mois. Au-delà, toute réimpression non autorisée et dépourvue de timbre sera considérée comme illicite.

La page de titre ci-dessus comporte ce fameux timbre « Belgique-France : convention du 22 août 1852 ». Il s’agit d’une pièce de théâtre qui eut du succès à l’époque. Leurs auteurs sont aujourd’hui bien oubliés.

L’éditeur est Jean-Baptiste Dupon, imprimeur-éditeur, près du Poids de la Ville à Bruxelles. C’était un acteur actif de la réimpression du théâtre français à partir de 1826 avec son Répertoire dramatique de la Scène française.

Pièce présentée :

N.I. ni ou le danger des Castilles, amphigouri-romantique encinq actes et vers sublimes mêlés de prose ridicule / par MM. Carmouche, de Courcy et Dupeuty. Musique classique, ponts-neufs, etc. arrangés par M. Alexandre Piccini. Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre de la Porte Saint-Martin, le 12 mars 1830.

On trouve sur internet l’édition française de Bezou ainsi que celle faite par son confrère Ode et Wodon, toutes parues la même année.

En savoir plus :

Godfroid, François. Aspects inconnus et méconnus de la contrefaçon en Belgique. Bruxelles : Académie royale de langue et de littérature françaises, 1999.

Lambert, Marij. L’illustration dans les contrefaçons belges. Une approche systémique. In Image & Narrative [en ligne]

Martin, H-J. Histoire de l’édition française, tome 3. Paris : Promodis, 1990

Robin, Paul Eugène. De la contrefaçon belge. In La revue des deux mondes, t. 5, 1844 [en ligne]. A noter : La revue des Deux mondes était une des trois revues importantes « réimprimée » par les Belges.

Léo Mabmacien

 

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2 réflexions au sujet de « La contrefaçon belge de livres à l’époque romantique »

  1. Très intéressant article sur « l’âge d’or » des contrefaçons belges.
    Balzac s’en plaignait beaucoup, lui qui fut très piraté en son temps.

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