Jean des Esseintes bibliophile


Dans le livre A rebours de Joris-karl Huysmans paru en 1884 chez Charpentier, un passage est consacré à la bibliothèque du personnage principal Jean des Esseintes. Une bibliothèque un peu particulière comme on peut le lire :

« Durant les jours qui suivirent son retour, des Esseintes considéra ses livres, et à la pensée qu’il aurait pu se séparer d’eux pendant longtemps, il goûta une satisfaction aussi effective que celle dont il eût joui s’il les avait retrouvés, après une sérieuse absence. Sous l’impulsion de ce sentiment, ces objets lui semblèrent nouveaux, car il perçut en eux des beautés oubliées depuis l’époque où il les avait acquis.

Tout, volumes, bibelots, meubles, prit à ses yeux un charme particulier ; son lit lui parut plus moelleux, en comparaison de la couchette qu’il aurait occupée à Londres ; le discret et silencieux service de ses domestiques l’enchanta, fatigué qu’il était, par la pensée, de la loquacité bruyante des garçons d’hôtel ; l’organisation méthodique de sa vie lui fit l’effet d’être plus enviable, depuis que le hasard des pérégrinations devenait possible.

Il se retrempa dans ce bain de l’habitude auquel d’artificiels regrets insinuaient une qualité plus roborative et plus tonique.

Mais ses volumes le préoccupèrent principalement. Il les examina, les rangea à nouveau sur les rayons, vérifiant si, depuis son arrivée à Fontenay, les chaleurs et les pluies n’avaient point endommagé leurs reliures et piqué leurs papiers rares.

Il commença par remuer toute sa bibliothèque latine, puis il disposa dans un nouvel ordre les ouvrages spéciaux d’Archélaüs, d’Albert le Grand, de Lulle, d’Arnaud de Villanova traitant de kabbale et de sciences occultes ; enfin il compulsa, un à un, ses livres modernes, et joyeusement il constata que tous étaient demeurés, au sec, intacts.

Cette collection lui avait coûté de considérables sommes ; il n’admettait pas, en effet, que les auteurs qu’il choyait fussent, dans sa bibliothèque, de même que dans celles des autres, gravés sur du papier de coton, avec les souliers à clous d’un Auvergnat.

À Paris, jadis, il avait fait composer, pour lui seul, certains volumes que des ouvriers spécialement embauchés, tiraient aux presses à bras ; tantôt il recourait à Perrin de Lyon dont les sveltes et purs caractères convenaient aux réimpressions archaïques des vieux bouquins ; tantôt il faisait venir d’Angleterre ou d’Amérique, pour la confection des ouvrages du présent siècle, des lettres neuves ; tantôt encore il s’adressait à une maison de Lille qui possédait, depuis des siècles, tout un jeu de corps gothiques ; tantôt enfin il réquisitionnait l’ancienne imprimerie Enschedé, de Haarlem, dont la fonderie conserve les poinçons et les frappes des caractères dits de civilité.

Et il avait agi de même pour ses papiers. Las, un beau jour, des chines argentés, des japons nacrés et dorés, des blancs whatmans, des hollandes bis, des turkeys et des seychal-mills teints en chamois, et dégoûté aussi par les papiers fabriqués à la mécanique, il avait commandé des vergés à la forme, spéciaux, dans les vieilles manufactures de Vire où l’on se sert encore des pilons naguère usités pour broyer le chanvre. Afin d’introduire un peu de variété dans ses collections il s’était, à diverses reprises, fait expédier de Londres, des étoffes apprêtées, des papiers à poils, des papiers reps et, pour aider à son dédain des bibliophiles, un négociant de Lubeck lui préparait un papier à chandelle perfectionné, bleuté, sonore, un peu cassant, dans la pâte duquel les fétus étaient remplacés par des paillettes d’or semblables à celles qui pointillent l’eau-de-vie de Dantzick.

Il s’était procuré, dans ces conditions, des livres uniques, adoptant des formats inusités qu’il faisait revêtir par Lortic, par Trautz-Bauzonnet, par Chambolle, par les successeurs de Capé, d’irréprochables reliures en soie antique, en peau de bœuf estampée, en peau de bouc du Cap, des reliures pleines, à compartiments et à mosaïques, doublées de tabis ou de moire, ecclésiastiquement ornées de fermoirs et de coins, parfois même émaillées par Gruel-Engelmann d’argent oxydé et d’émaux lucides.

Il s’était fait ainsi imprimer avec les admirables lettres épiscopales de l’ancienne maison Le Clerc, les œuvres de Baudelaire dans un large format rappelant celui des missels, sur un feutre très léger du Japon, spongieux, doux comme une moelle de sureau et imperceptiblement teinté, dans sa blancheur laiteuse, d’un peu de rose. Cette édition tirée à un exemplaire d’un noir velouté d’encre de Chine, avait été vêtue en dehors et recouverte en dedans d’une mirifique et authentique peau de truie choisie entre mille, couleur chair, toute piquetée à la place de ses poils et ornée de dentelles noires au fer froid, miraculeusement assorties par un grand artiste ».

Joris-Karl Huysmans

Extrait de A rebours. Le texte intégral est disponible sur Wikisource.

Source image (extrait) : Huysmans – A Rebours, Crès, 1922, figure page 9.

Léo Mabmacien

5 réflexions au sujet de « Jean des Esseintes bibliophile »

  1. Bonjour
    Et merci pour ces recherches d’infos toujours intéressantes.
    Il est difficile d’imaginer ce que pourrait coûter aujourd’hui une telle démarche personnelle, digne d’un prince saoudien ou d’un milliardaire texan, à supposer qu’elle soit même encore possible, ce qui paraît douteux pour certaines prestations requérant un savoir désormais perdu ou sur le point de l’être.
    J’apprends toujours quelque chose en lisant vos notices ou les textes que vous citez. Entre autres, je n’aurais pas spontanément pris les missels comme exemples d’un format “large”, mais c’est là un domaine qui ne m’est pas familier… Il m’a fallu chercher pour savoir le sens obsolète de “lucide” dans «émaux lucides» ou encore de “tabis”. Quant à bien comprendre une allusion comme «doux comme une moelle de sureau», il faudrait déjà savoir reconnaître un sureau et pouvoir en toucher la moelle, ce qui fait partie de mes immenses lacunes, Et que dire de ce déferlement de noms de fabricants de papiers, d’encres, de fonderies de caractères, cette pléthore d’étoffes et de matériaux de toute sorte? Une véritable encyclopédie en quelques paragraphes.
    J’avoue ne pas avoir saisi l’allusion aux brodequins usités par les autochtones du Massif central dans «il n’admettait pas […] que les auteurs qu’il choyait fussent […] gravés sur du papier de coton, avec les souliers à clous d’un Auvergnat.» Si vous pouviez éclairer ma lanterne…
    À vous lire,
    Amicalement,
    L. A.

  2. Bonjour L.A.

    des Esseintes ne s’est pas contenté de composer une bibliothèque plus que prestigieuse, il s’est attaché à réunir toutes sortes d’objets les plus rares et les plus précieux ; rappelons nous les aventures ou plutôt les mésaventures de la tortue …
    J.K. Huysmans lui-même collectionnait les néologismes, les mots surannés qu’il appellerait aujourd’hui « obsolote ».
    Le sureau est un arbuste des plus courant qui pousse généralement à l’état sauvage. Ces fleurs et ses fruits ont eu des usages médicaux que la « pharmacopée » domestique conserve encore aujourd’hui, tel le sirop confectioné avec les baies rouges, réputé souverain contre les maux de gorge.
    La moelle du sureau est une sorte de mousse extrèmement légère qui fut notamment utilisée pour la réalisation des expériences d’électrostatique : on pourrait la comparer au polystyrène expansé (Frigolith).
    Quant aux souliers à clous des Auvergnats, on peut supposer qu’il fait allusion aux caractères métalliques que certains imprimeurs utilisaient, jusqu’à usure quasi complète, pour l’impression de livres populaires bon marché.
    Par son ascendance, J.K.H. était familier des livres et de l’imprimerie : un de ses premiers romans « Les soeurs Vatard » a pour cadre un atelier typographique. Dans « Là-bas », il décrit minutieusement la modeste bibliothèque de Carhaix, sonneur de cloches de Saint-Sulpice.
    Bien que Umberto Eco ait tenté la réhabilitation ce cet auteur, celui-ci reste encore assez peu connu.

    Bien amicalement René de BLC

  3. Bonjour René
    Et merci de vos explications. Pour le sureau, bien sûr, chacun peut aujourd’hui se documenter facilement lui-même, mais je voulais dire que certaines images bucoliques, certaines comparaisons agrestes ou pastorales qui faisaient encore immédiatement sens pour les lecteurs au XIXe siècle échappent un peu à ceux qui vivent désormais dans un environnement radicalement différent, bruyant, agressif, principalement fait de moteurs, de verre, d’acier, de plastiques et de béton (tiens, au passage, ça me fait penser ensemble à deux titres de recueils de poèmes d’Émile Verhaeren : “les Campagnes hallucinées” et “les Villes tentaculaires”).
    Pour ce qui est des souliers à clous, c’est bien l’image qui m’était venue : celle d’une galée ou d’une forme complètement encrassée aux caractères usés et méconnaissables. Là aussi, l’objet lui-même (souliers à clous, semelles à clous) n’est plus si courant tant il fait partie du passé (cela dit, les formes, les galées et les composteurs, on n’en a pas sous les yeux tous les jours non plus). Reste à savoir pourquoi “d’un Auvergnat”, plus que d’un Breton ou d’un Picard. Les Auvergnats à Paris étaient plutôt connus pour leur entre-soi dans les bois et charbons, “charbougnat” (“charbonnier” en patois d’Auvergne) ayant donné “bougnat”, à quoi s’est adjointe la vente de vin, d’où consécutivement leur omniprésence dans les débits de boisson et les bals “musette“ (nom de l’instrument auvergnat ayant précédé l’accordéon). Y avait-il des coteries d’imprimeurs auvergnats ? Ou alors l’auteur a-t-il recours à l’une de ces médisantes généralisations qui veut que les Auvergnats soient grippe-sous, et qu’un imprimeur si pingre qu’il ne renouvelle jamais ses fontes lui serait donc comparable ?
    J’arrête là ces digressions, et m’en vais, suivant votre conseil, m’intéresser d’avantage à Huysmans et à son goût pour les mots surannés, qui fait resurgir de ma mémoire ce personnage de G. Perec (dans “la Vie mode d’emploi” me semble-t-il) se présentant comme “tueur de mots”, chargé qu’il était, dans une maison d’édition, de supprimer du dictionnaire, justement, les mots surannés ou considérés comme tels afin de libérer de la place pour les néologismes et les nouvelles entrées…
    Amicalement,
    L. A.

  4. Pourquoi J.K. Huysmans a-t-il choisi les Auvergnats ? C’est peut-être un hasard.
    Cependant l’auteur était d’ascendance néerlandaise par son père et avait d’ailleurs flamandisé ses prénoms Georges-Charles en Joris-Karl ; reste à savoir comment il prononçait son nom : Huissemance à la française ou Euismanss à la flamande ?

    Il manifestait un racisme non dissimulé à l’égard des Français du sud.
    Dans « Là-bas », le Docteur des Hermies argumente :
    « Je ne suis pas sûr que l’intervention de Jeanne d’Arc ait été bonne pour la France. Sans la Pucelle, la guerre prenait fin et les Plantagenets régnaient sur l’Angleterre et la France. Il y aurait eu ainsi un unique et puissant royaume du Nord englobant tous les gens de mœurs pareilles. Au contraire, le sacre du Valois a fait une France sans cohésion, absurde. Il nous a dotés de ces êtres au brou de noix, de ces mâcheurs d’ail, qui ne sont pas du tout des Français. En un mot, sans Jeanne d’Arc, la France n’appartenait plus à cette lignée de gens fanfarons et bruyants, éventés et perfides, à cette sacrée race latine que le diable emporte ! Ma patrie, c’est où je suis bien. Et je ne suis bien, moi, qu’avec des gens du Nord ! »

    C’est J.K.H. qui est politiquement incorrect, pas moi évidemment.

    René

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