Livres non rognés et coupe-papier


 

Vous connaissez peut-être  les éditions José Corti et plus encore leurs livres "non massicotés", dont les feuilles ne sont pas coupés, nécessitant l’utilisation d’un coupe-papier pour pouvoir lire le livre.

Le lent dévoilement du texte…

Le livre est comme on le sait un assemblage de plusieurs feuilles (surface de papier in-plano), feuilles qui sont pliées en cahiers formant selon le degré de pliure plusieurs pages : un in-folio comporte des feuilles pliées en 2 et formant 4 pages (ou 2 feuillets), un in-4 une feuille pliée en 4 et formant 8 pages, l’in-8 huit feuilles pliées en 16 etc… Une fois assemblés, pliés, cousus,  ces cahiers doivent être rognés, c’est à dire qu’il faut ôter "la superficie des marges qui est toujours brute et inégale." Ce que l’on peut voir sur les images ci-dessous. On rogne le haut du volume (la tête) puis le bas du volume (la queue) et ensuite le "devant, ce qui s’appelle faire la gouttière" . Pour cela le rogneur utilise une presse à rogner qui maintient le livre verticalement : un fût à rogner portant un couteau permet de découper les bords, de les égaliser. Les tranches sont alors lisses et on peut continuer la reliure de l’ouvrage. La rognure est différente de l’ébardage, opération qui consiste à enlever avec des ciseaux le plus gros de la tranche.

pages non coupées dans un livre ancien (non relié) du 18e : c’est rare !

les parties non coupées sont situées à droite et en haut de la feuille, et reviennent à intervalles réguliers

Avant 1789 le livre en France est vendu sous trois formes : en feuilles, broché sous couverture d’attente, relié. Après la Révolution (pour plus de détails je vous invite à lire l’article sur la couverture des livres à travers les siècles) les livres reliés sont rares et peu à peu et l’édition brochée devient la norme. Contrairement à un livre relié le livre broché garde ses feuilles non coupées et ses grandes marges. C’est là qu’intervient le coupe-papier, lame permettant de couper les feuilles non séparées d’un livre. Son existence est très ancienne (Egypte antique) mais son utilisation massive correspond à la multiplication du livre broché. Il était à l’époque souvent en carton, offert bien souvent par les libraires ou les éditeurs mais il peut aussi être un objet précieux (bois, argent…).

Entre 1840 et 1870 la reliure se mécanise avec l’emboîtage (reliure collée au volume). Les machines à plier se développent alors que le pliage (comme la couture) a été et sera encore fait à la main par des femmes peu payées. L’invention du massicot (en 1844 par Massiquot) permet au moyen d’une lame épaisse qui s’abaisse sur le papier en suivant une direction oblique, une coupe précise et facile du papier. Le couteau est fixe contrairement aux presses à rogner. Par sa rapidité il vient supplanter la presse à rogner. L’ensemble de ces opérations est effectué par des machines ayant chacune une tache différente (début 20e). Après la 2e guerre mondiale, l’ensemble des opérations sera rassemblé dans une chaîne de fabrication, énorme machine accomplissant le façonnage d’un livre. Le livre non rogné vit alors ses dernières heures de gloire (jusqu’aux années 60).

Pour finir un extrait de Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino qui évoque les plaisirs à couper les feuilles d’un livre non rogné. Erotique non ?

Le coupe-papier vu par Italo Calvino


Sources :

La fabrication d’un livre [vidéo]

Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Article "Rogner" [en ligne]

La mécanisation de la reliure. In Histoire de l’édition française, tome 3 : le temps des éditeurs. Paris : Ed. du Cercle de la Librairie, 1990, p.65-66

Imprimerie Rombest

Histoire d’un livre / Ch. Delon. Paris : Hachette, 1884 [en ligne]

Guide manuel de l’ouvrier relieur / Emile Bosquet [en ligne]

Le Guichet du savoir : question sur le coupe-papier.

Léo Mabmacien

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23 réflexions sur “Livres non rognés et coupe-papier

  1. Mon "travail" de ce soir sera… de couper 14 catalogues à prix marqués de la librairie Henri Leclerc publiés entre 1906 et 1918.

    Plaisir garanti !

    Et comme disait l’ami de Venantius… la chair peut plus ou moins bien être tentée…. et disons…

    que j’ai ce penchant là.

    B.

  2. Pierre dit :

    J’ai le même coupe-papier depuis près de quarante ans et je ne m’en séparerais pour rien au monde… Je perds mes clefs tous les jours mais jamais mon coupe-papier !

    Il m’a été offert par mon grand-père à l’occasion d’un voyage qu’il avait fait en Espagne. Une simple épée, c’est tout. Mais il est parfait. Je l’ai aiguisé une seule fois mais juste ce qu’il faut.

    J’ai pensé quelques fois à en collectionner. C’est souvent assez cher. Pierre

  3. bibliomab dit :

    @ Pierre : J’aime bien le coupe-papier épée, cela fait très classe (comme le sabre pour la bouteille de champagne). C’est vrai que les prix sont élevés !

    @ Bertrand : c’est émouvant de se dire en coupant les pages d’un livre ancien que nous sommes les premiers à voir et à lire ces pages…. Après la question qui se pose : faut il laisser les pages non coupées ?

    Léo

  4. Pierre dit :

    Le seul intérêt des pages non coupées est que le vendeur peut assurer que les pages ne sont pas salies ou annotées. Cela ne donne aucune valeur au livre.

    Il m’est arrivé de couper un livre en pensant que l’acheteur le ferait mal. Je connais des gens qui lisent des ouvrages anciens sans couper les pages en croyant bien faire. Quel courage ! Pierre

  5. J’utilise un petit couteau corse, très pointu et très effilé mais en même temps à la lame assez épaisse et surtout bien profilée ce qui évite les coupes disgracieuses. On me l’a offert et je le conserve précieusement.

    Pour le fait de couper ou non, pour un catalogue documentaire la réponse est évidente, pour les autres, ceux que je vends, c’est évident que je laisse le dépucelage des volumes neufs non coupés aux acheteurs.

    B.

  6. bibliomab dit :

    @Pierre : certains libraires en font un argument de vente. D’un côté je trouve cela émouvant d’être le premier à couper les pages, de l’autre cela veut dire que le livre n’a jamais été lu…

    @Bertrand : "un dépucelage aux acheteurs" : c’est un beau cadeau ;-))

    Léo

  7. J’en propose en effet beaucoup puisque les livres que je propose et auxquels je m’intéresse sont presque tous vierges, c’est à dire n’ayant été que très peu manipulés, touchés, etc. C’est donc un réel privilège de fétichiste…

    Mais bon…

    B.

  8. En guise d’information technique complémentaire voici les références de mon coupe papier fétiche comme je l’avais indiqué plus haut. C’est un petit couteau corse effilé, mesurant seulement 7 cms replié et donc 14 cms déplié, outre la tête corse au bandeau gravée sur la lame, on lit "Vendetta" (modèle) et un numéro de série 440C. Le manche est partiellement en bois, certainement de l’olivier. Voilà. Vous savez tout.

    B.

  9. textor dit :

    Un coupe-papier ne quitte jamais ma bibliothèque; c’est un poignard berbère en acier ciselé, avec un manche en bois recouvert de maroquin damasquiné, dans un fourreau damasquiné de même. Il provient de la région du Sahel, cadeau d’une tante qui tentait d’évangéliser le pays… mais j’hésite toujours à couper un livre ancien. Il me sert surtout à ouvrir le courrier des libraires qui m’envoient leurs catalogues !

  10. Pierre dit :

    J’ai mis mon coupe-papier sur la photographie du dernier ouvrage présenté (dictionnaire de musique). C’est vrai, il fait un peu kitch !

  11. frs dit :

    J’utilise un couteau écossais SGIAN DUBH ( skin dou ) réalisé sur mesure par le coutelier H. Vialon avec un manche en buis.

    A l’origine, le couteau est réalisé avec la pointe des épées brisées suite à l’ occupation de l’Ecosse par les anglais et interdiction pour les écossais de porter l’épée.
    Il est porté dans la chaussette mais très à l’aise sur un bureau.
    Frs

  12. bibliomab dit :

    Cela dépend, mais bien souvent cela ne joue pas sur le prix… Et cela concerne (pour les livres anciens) uniquement les livres avec leurs couverture d’attente (donc non reliés). Et les livres non reliés sont moins chers à la vente. Reste l’émotion d’être le premier à couper ses pages.

    Bien cordialement
    Léo

  13. bibliomab dit :

    Bonjour Nec,

    Dans toute bonne librairie ancienne qui se respecte ;-). Sur le site de ventes aux enchères E-Bay et dans les ventes aux enchères. Pour les livres non massicotés il faut faire des recherches dans les catalogues et les bases avec en mots-clés : "à toutes marges", "non coupé"…
    Bien à vous
    Léo

  14. sandrine dit :

    Bonjour,
    Comme toujours, article super interessant.
    Pour les coupe-papiers, un plioir en os ou en bois, que vous aurez pris soin de poncer de la façon le plus fine possible; je le trouve préférable à une lame aiguisée, qui peut faire une coupe déborbante.
    c’est aussi une question de geste et de patience aussi, je crois.
    Bon weekend;
    bien à vous,
    Sandrine.

  15. Anonymous dit :

    Bonjour,

    J’ai quelques livres non coupés mais je ne sais pas trop quel coupe-papier acheter… Quels sont les qualités d’un bon coupe-papier ? La matière est-elle importante ? Les coupures des pages doivent-elles être le plus net possible ou n’est-ce pas important ? Merci de vos réponses.

  16. Anonymous dit :

    Merci de votre réponse. Je crois que je vais me laisser tenter par le "Le Thiers" qui est dans ce catalogue (plus joli que ceux de la marque, je trouve…).

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