Mise à l’index : l’Index Librorum Prohibitorum et la censure de l’Eglise catholique


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Page de titre de l’édition de 1664 de l’Index Librorum Prohibitorum (exemplaire de l’Université de Gand)

Depuis 1479 et la première interdiction contre les livres imprimés par l’Université de Cologne (avec l’approbation de Sixte IV), l’Eglise catholique n’eut de cesse de censurer les hétérodoxies. Il faut dire que l’essor de l’imprimerie en Europe favorisa une diffusion sans précédent des écrits, entraînant un contrôle avant l’impression et la répression des livres déjà mis en circulation.

Un contrôle qui s’intensifia avec la Réforme (le conflit avec Martin Luther éclate en 1517) et qui fut renforcé après le Concile de Trente : la Vulgate devient la seule version autorisée, les livres d’églises sont épurés et conformes au rite romain, diverses publications sont encouragées pour contrer les protestants, mise en place de l’Index Librorum Prohibitorum et des règles pour tout manuscrit qui doit « obtenir l’approbation par l’ordinaire du lieu avant publication : c’est l’origine du Nihil Obstat (rien n’empêche) et de l’imprimatur (peut être imprimé) ».

exemple d’approbation (20e siècle) . L’imprimatur existe toujours pour la publication de textes religieux

 

Petite chronologie

1542 : création par le Pape Paul III de la Sacrée congrégation de l’inquisition romaine et universelle, aujourd’hui Congrégation pour la doctrine de la Foi. Elle était chargée de la lutte contre les hérésies.

1544 : Catalogue des livres censurez par l’Université de Paris, après une première liste en 1542.

1546 : Index établi par l’Université de Louvain en Belgique, en 1547 au Portugal, à Venise en 1549, en Espagne en 1551.

1559 : premier catalogue des livres interdits à la demande du Pape Paul IV. [le catalogue est disponible en ligne].

1561 : Création de l’Imprimerie du Peuple romain (Imprimerie Vaticane) « dirigée par Paul Manuce (le fils d’Alde), afin de donner des éditions officielles de la Bible, des Pères de l’Eglise, des décrets et du Catéchisme du concile de Trente » (Source : Bnf, L’aventure du livre).

1564 : Le Pape édita en mars 1564, à la fin du Concile de Trente, un index mettant ainsi Erasme, Machiavel et Boccace parmi les livres interdits.

1565 : Pie V promulgue l’Index Librorum Prohibitorum, catalogue des livres interdits par l’église catholique, réédité et complété jusqu’en 1948 et supprimé seulement en 1966.

1571 : création de la Congrégation de l’index chargée de mettre à jour cette liste et  de réaliser les investigations nécessaires « des écrits dénoncés à Rome ou dénoncés par les autres congrégations, notamment la Congrégation de l’inquisition ».  En 1917, la Congrégation de l’Index fut intégrée dans la Congrégation de l’inquisition romaine et universelle, elle-même devenant la Congrégation pour la doctrine de la foi.

1622 : fondation de la Congrégation de la Propagande par Grégoire XV (défense de la foi, promotion des missions lointaines, recherche de l’union avec les orientaux).

1626 : imprimerie polyglotte rajoutée à l’imprimerie Vaticane (elle fonctionnera jusqu’en 1907).

1948 : dernière édition (la 20e) de l’Index.

14 juin 1966 : abolition de l’Index.

Exemple de livre mis à l’Index
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Ouvrage mis à l’Index, décret du 21 juin 1721.

 

Etat présent de l’eglise romaine dans toutes les parties du monde, ecrit pour l’usage du Pape Innocent XI. Par Monsignor Urbano Cerri,… avec une epître dédicatoire du Chevalier Richart Steele au Pape Clement XI… Traduit de l’anglois. A Amstedam, chez Pierre Humbert, 1716. [16]-112-325-[3] p. ; in-8 [livre numérisé disponible sur Google Livres]

Sous l’apparence de décrire l’expansion du Catholicisme à travers le monde, cette étude révèle à mots couverts l’intolérance et les ambitions de ses missionnaires. Sous le nom de Urbano Cerri il semblerait que se cache l’auteur de l’épître, le Wig Richard Steele (Dublin 1671-Pays de Galle 1729), littérateur Anglais farouche adversaire des catholiques. Il annonce d’ailleurs dans la préface son « désir ardent de purger le nom Chrétien et Protestant, et l’Eglise Anglicane de ce qui tient de l’Antichristianisme et du Papisme ».‎ [Notice de la librairie du Sagittaire à Marseille]

 

 La répression des livres

L’Index Librorum Prohibitorum, appelé aussi « Index expurgatorius, Index librorum prohibitorum juxta exemplar romanum jussu sanctissimi domini nostri » listait les livres réprouvés (interdits) par l’Eglise catholique. L’Index n’était qu’un aspect de la censure ecclésiastique qui s’exerça par une censure préalable à l’impression. Le but de l’Index était d’empêcher la diffusion des écrits de la Réforme et de protéger l’homogénéité de la morale et de la foi. Au départ simples condamnations individuelles, le nombre d’écrits de la part des luthériens à partir de 1535 entraîna des listes de titres condamnés. Avant Rome, et tout au long du 16e siècle, on trouve une variété de listes dressées par les universités, les autorités civiles et les Inquisitions nationales et régionales. Il faut attendre le 17e siècle pour que l’Index romain domine. Une première liste est publiée en 1559 et en 1565 le Pape promulgue l’Index Librorum Prohibitorum qui aura de nombreuses éditions et même contrefaçons. La dernière édition (20e) paraît en 1948. Tout au long des siècles, l’Index a été mis à jour et remanié.

 

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extrait : Index des livres interdits / Par Jesus Martinez de Bujanda

 

En 1790, on atteint les 7400 titres interdits. D’autres estiment que 6000 ouvrages y ont figuré (article de l’Encyclopaedia Universalis).

L’Index est principalement une liste de livres mais il comprend aussi des « Regulae » et des instructions en pages liminaires (correction des livres, impression, interdiction).

L’Index de 1564 définit 3 classes pour les livres interdits :

– livres d’auteurs hérétiques, toutes leurs publications sont interdites

– titres de livres interdits, classement alphabétique par auteurs

– livres anonymes interdits, classés par titre

Les classes seront supprimées en 1664 pour ne faire plus qu’une seule liste alphabétique.

Les informations données sont succinctes : auteur, titre, condamnation :  donec expurgetur (lecture interdite) ou donec corrigatur (en attente de corrections), source et date de la condamnation selon les Index (décret, bref, bulle…).

 

Page de l'Index Librorum prohibitorum
Page de l’Index Librorum prohibitorum de 1569

 

L’index romain est presque entièrement prohibitif (5% de donec corrigatur) mais la liste établie « n’était pas un simple travail de réaction ; les auteurs étaient invités à défendre leurs travaux, qu’ils pouvaient corriger et rééditer s’ils désiraient éviter l’interdiction, et une censure avant publication était encouragée. »

Les dix règles de l’index

Dix règles générales sont énoncées en 1564, « destinées à servir de ligne de conduite aux fidèles tant dans leurs études que dans leurs travaux ». Les livres à éviter (ouvrages hérétiques, mauvais livres, traductions en langue vernaculaire de la Bible) sont répartis en 7 catégories générales, la dernière réglementait l’exercice des métiers du livre et les punitions pour ceux et celles qui oseraient imprimer, vendre ou détenir des livres défendus.

Extrait de : Instruction pastorale de Monseigneur l’évêque de Luçon sur l’index des livres prohibés. 1852 [texte en ligne]

« La première nous apprend ce qu’il faut penser des ouvrages qui, avant 1515, ont été condamnés par les souverains Pontifes ou par les Conciles généraux, et qui ne sont pas portés dans l’Index. La seconde s’applique aux ouvrages composés par des hérésiarques et des hérétiques, soit qu’ils traitent de la religion , soit qu’ils s’occupent d’autres matières. Cette règle indique les livres qui sont absolument interdits, ceux qui sont permis, ceux qui peuvent l’être. La troisième règle a pour objet les traductions d’écrivains même ecclésiastiques, faites par des auteurs condamnés ; les versions des livres de l’ancien et du nouveau Testament, les notes qui accompagnent ces versions, les conditions auxquelles est permise la Bible dite de Vatable, et ce qui est interdit dans la Bible publiée par Isidore de Clario.

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permission et approbations pour un manuscrit d’un religieux de l’Ordre des Frères Mineurs (1747)
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suite de l’approbation du censeur Royal et début du privilège du Roi

La quatrième, qui est d’une extrême importance, avec les explications et l’addition qui s’y rattachent, se rapporte aux traductions de la sainte Bible en langue vulgaire. Il ne nous est pas possible, N. T. C. C. [nos très chers frères], d’entrer ici dans les développements que comporterait un tel sujet ; mais nous ne devons pas omettre de faire certaines observations.

Il importe de savoir que le Pape Sixte V ajouta quelque chose à la sévérité de cette règle ; que Clément VIII maintint cette défense de son prédécesseur pour toutes les versions de la Bible, en quelque langue vulgaire qu’elles fussent publiées ; que Benoît XIV, le 13 juin 1757, permit d’une manière générale : 1° toute traduction en langue vulgaire approuvée par le Saint-Siège ; 2° toute traduction, même non approuvée par le Saint-Siège, mais accompagnée de notes tirées des saints Pères de l’Eglise ou des docteurs catholiques, avec l’approbation de l’Ordinaire, requise pour tout ouvrage qui traite de la religion ; que, même après cette concession de Benoît XIV, la restriction de Sixte V et de Clément VIII conserve toute sa force et atteint toutes les autres traductions, ainsi que le déclara expressément Grégoire XVI, le 7 janvier 1836 ; que cette prohibition atteint les ecclésiastiques  aussi bien que les laïques, puisqu’elle s’étend même aux réguliers.

La cinquième règle indique ce qu’il faut penser des livres publiés par des hérétiques, et dans lesquels ces auteurs n’ont rien ou presque rien mis de leur propre fond, tels que des lexiques, concordances, apophtegmes , similitudes, catalogues, et autres semblables.

La sixième a trait aux livres écrits en langue vulgaire sur des matières de controverse ou de piété, ou sur d’autres sujets délicats qui demandent à être lus avec précaution.

La septième, sur laquelle on a beaucoup disputé dans ces derniers temps, condamne expressément les livres qui traitent ex professo de choses obscènes, qui les racontent ou qui les enseignent ; toutefois, par une exception faite en faveur des littérateurs, à raison de l’élégance et de la propriété du langage, les livres anciens écrits par des auteurs païens sont permis, pourvu que, sous aucun prétexte, on ne les explique aux enfants dans les leçons qu’on leur donne.

On voit dans la huitième règle ce qu’il faut penser 1° des livres bons dans leur ensemble, mais dans lesquels ont été insérées en passant des choses blâmables ; 2° des préfaces, notes , ou sommaires ajoutés par des auteurs condamnés à des livres non condamnés.

La neuvième règle condamne les livres de vaines superstitions, de fausses prédictions et d’astrologie judiciaire.

Nous avons déjà fait connaître il y a quelques instants la dixième et dernière règle. [l’évêque et l’inquisiteur exigent que les livres soient approuvés avant toute publication. Il était précisé que tout manuscrit devait passer par l’approbation d’un censeur (ordinaire ou inquisiteur du lieu), en plus de visites aux ateliers typographiques et aux libraires que devait faire l’inquisiteur.].

Les quelques mots qui précèdent vous inspireront, N. T. C. C., le désir de lire sérieusement ces dix règles. »

On voit bien que l’Index ne comporte pas que des livres hérétiques ou des mauvais livres, dès le moment où il apparaît nécessaire de limiter leur lecture.  Ainsi la traduction en langue vulgaire des textes de l’Ecriture sainte était alors considérée comme dangereuse pour des lecteurs non avertis (autres que religieux). Toute traduction ne peut ainsi être lue par un fidèle qu’après autorisation des autorités ecclésiastiques.

C’est ce que rappelle la notification sur la suppression de l’Index des livres interdits [le texte est en ligne] :  « l’index garde sa valeur morale […] mais n’a plus force de loi ecclésiastique avec les censures qui y sont attachées. L’Église fait confiance à la conscience mûre des fidèles. »

 

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approbation du chancelier de l’Eglise et de l’Université de Paris pour une traduction de la Genèse en français en 1682
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autre approbation pour le même texte
genese_approbation3
page suivante

 

Léo Mabmacien

Sources :

index_bujandaIndex librorum prohibitorum – 1600-1966 vol. 11 de l’ Index des livres interdits) / Jesús Martínez de Bujanda (compilé par Marcella Richter), Université de Sherbrooke – Centre d’études de la Renaissance. Genève : Droz , 2002. ISBN 2600008187 – 978-2600008181

Livre pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle (1598-1701) : tome 1 /Henri-Jean Martin. Genève : Droz, 1969

Histoire du livre / Albert Labarre. Puf, 1985 (Que Sais-je ; 620)

« Heresy and error » : the ecclesiastical censorship of books 1400-1800 : exposition en ligne proposée par la Bridwell Library

L’Index Librorum Prohibitorum par le Blog du bibliophile

Dictionnaire encyclopédique du livre. Tome 2, E-M. Paris : Editions du Cercle de la Librairie, 2005. ISBN 2-7654-0910-2

On pourra également se reporter au Dictionnaire critique, littéraire et bibliographique des principaux livres condamnés au feu, supprimés et censurés par Gabriel Peignot (Renouard, 1806 , 2 tomes).

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3 réflexions au sujet de « Mise à l’index : l’Index Librorum Prohibitorum et la censure de l’Eglise catholique »

  1. […] Le clergé est discrédité : bas clergé ignorant et grossier, haut clergé cupide et mondain, série de mauvais papes et scandales. Tout ceci provoque du mécontentement dans le peuple et de l'incrédulité. Anderlechtensia n°75 – Les chevaux de Childéric. ANDERLECHTENSIA – N° à lire. Histoire Mondiale. Persée : Portail de revues en sciences humaines et sociales. Mise à l’index : l’Index Librorum Prohibitorum et la censure de l’Eglise catholique | BiblioM…. […]

  2. Le XXe siècle a connu une sorte d’Index de livres prohibés : Les Romans à lire et à proscrire de l’Abbé Louis Bethléem. Léon Bloy prétendait que ce recueil susciterait l’intérêt des lecteurs pour des livres qu’ils n’auraient jamais songé à lire auparavant.
    Jean-Yves Mollier a écrit un ouvrage remarquable sur le sujet : La mise au pas des écrivains.

  3. « Avant Rome, et tout au long du 16e siècle, on trouve une variété de listes dressées par les universités, les autorités civiles et les Inquisitions nationales et régionales. Il faut attendre le 17e siècle pour que l’Index romain domine. Une première liste est publiée en 1559 et en 1565 »

    Donc, pas d’index catholique romain avant 1559. C’est normal, pas d’Eglise romaine avant ce temps. On ne trouve pas les Etats de l’Eglise sur les cartes antérieures à 1550.

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